Variations littéraires – Divertissement

Home / Uncategorized / Variations littéraires – Divertissement

Décor : La bibliothèque nationale édifiée en 1859, oeuvre de l’architecte Henri Labrouste

Deux hommes sont assis, face à face dans le grand hall. Le plus jeune Arthur, la trentaine, observe son voisin, beaucoup plus âgé. Une conversation s’engage.

Le plus âgé :
– Vous venez souvent dans ce lieu de lecture, unique à Paris ?

Arthur :
– C’est la première fois. Je dois rendre un papier sur l’usage que font les gens des livres.

Le plus âgé, surpris :
– Comment ça ? Le livre n’a qu’une seule fonction, celle d’être un objet de lecture.

Arthur :
– C’est ce que vous croyez, et bien détrompez-vous. J’ai commencé à y réfléchir. Avez-vous un peu de temps ? Nous pourrions nous amuser à trouver ensemble des idées à ce propos.

Le plus âgé était ravi de pouvoir partager un moment de plaisir avec ce jeune homme.

Je me présente, Georges Goncourt. Mes ancêtres me manquent et j’aime les retrouver ici. Quel est votre nom, jeune homme ?

– Arthur, je suis journaliste.

– Et bien Arthur, commençons !

Arthur regarda M. Georges (sans réfléchir il l’appela par son prénom mais en y ajoutant un Monsieur).

– M. Georges dites-moi si vous avez déjà utilisé un livre à d’autres fins qu’à sa lecture ?

– Il y a bien longtemps. J’avais votre âge et je vivais chez mon frère et sa femme. Je suis tombé amoureux fou de ma belle-sœur. Pour correspondre en cachette nous avions choisi un livre dans l’immense bibliothèque du bureau de mon frère. “Les liaisons dangereuses” de Choderlos de Laclos. e soir avant le coucher, fiévreusement, chacun glissait un billet enflammé pour le lendemain.

Arthur décida de raconter sa propre histoire amoureuse.

– Eh bien, voyez-vous, ma première rencontre avec ma future femme fut dans un bistrot parisien. Nous avions longuement échangé en parlant de nos centres d’intérêts via le site de rencontres Meetic, puis arriva le D-Day. Je me suis assis près de la grande baie vitrée du café “Paris-Lyon” pour ne rien rater de son arrivée. Nous avions convenu d’un livre qui serait posé sur le gueridon, “Italie” de Gallimard, car nous nous étions promis une escapade à Florence si le sort en décidait. L’alchimie opéra”.

M. Georges regardait ce jeune homme avec tendresse. Il incarnait la modernité.

– M. Georges, les autodafés transforment les livres en objets sataniques qu’il faut détruire à tout prix. Avez-vous été témoin d’une telle barbarie ?

– Malheureusement oui. Lors de la guerre d’Algérie. Toutes traces de la colonisation française devaient être détruites. Je me souviens avoir pleuré en voyant que la pensée d’hommes devait être effacée à jamais.

Arthur, ému, décida de plus de légèreté et parla d’un de ses amis, critique d’art.

– Le journalisme permet de naviguer d’un domaine à l’autre. Un de mes collègues est chroniqueur culturel. Et bien voyez-vous, lorsque je lui rends visite, nous nous asseyons dans son canapé avachi et usé et la table du salon n’est autre qu’un empilage de livres d’art trop encombrants pour trouver une place sur une étagère trop rempli de sa sa bibliothèque. Ainsi, nous pouvons de concert savourer un thé fumé de Chine et admirer les oeuvres de Chagall, Soutine, Van Eyck et de nombreux autres.

Arthur aima ajouter avec ironie que tout était revisité, comme à Top Chef.

Soudain, M. Georges se souvint d’une autre utilisation d’ouvrages.

– Arthur, pour votre papier, vous pourriez aussi parler des livres utilisés comme combusible l’hiver. Cette pratique était courante au XIXe siècle lorsqu’un écrivain ou un musicien, plus pauvre que pauvre, ne pouvait plus supporter le froid de gueux qu’il y avait dans ces chambres de bonne louées sous les toits.

Arthur répliqua :

– D’ailleurs, Amélie Nothomb en écrit une pièce intitulée “Les combustibles” dans laquelle les protagonistes devaient choisir quels livres seraient mis au feu. Ceux qu’on adore et qui resteront à jamais gravés dans notre mémoire ou ceux qui nous importaient peu.

A ce moment précis les deux nouveaux amis entendirent un bruit au fond de la salle de lecture. Un factotum installait une échelle pour atteindre une étagère de l’allée sud de la bibliothèque. Celle-ci étant trop courte, il en descendit et cueillit au hasard quatre ouvrages pour en surélever les pieds.

– Si nous jetions un œil sur les livres qu’il a pris, émit Arthur.

Ils éclatèrent de rire. Les quatre volumes de “L’Histoire des Grands Hommes” de Jérôme Manfras avaient atterri sous les pieds de l’échelle.

Tout-à-coup, M. Georges lança :

– Et le livre du serment ? Y avez-vous pensé Arthur ?

– Comment ai-je pu l’oublier ? C’est le livre objet par excellence. Le Serment d’Hippocrate est l’ensemble des règles morales de l’art de guérir que tout médecin doit prononcer lors de la soutenance de sa thèse. Ce livre ne sera pas ouvert, il servira uniquement à poser sa main dessus.

Hippocrate plongea Arthur dans d’autres temps passés. Celui des abbayes bénédictines au XIVe siècle.

Arthur clama :

– J’ai ma cerise sur le gateau pour mon article. M. Georges, avez-vous vu le film “Le nom de la rose” tiré du best seller de Umberto Eco, paru en 1980, dot l’histoire se passe au moyen-âge chez les moines bénédictins ?

– Oui, je me souviens de ce roman policier, parfaitement ficelé.
L’arme du crime était un livre. Chaque page était imprégniée d’un poison violent et lorsque le moine, chargé de la traduction de l’ouvrage saint, mouillait son doigt pour tourner les pages et le portait ensuite à la bouche, il en absorbait la substance mortelle. Le complot hitchcockien était presque parfait, car le coupage fut démasqué.

Arthur se rappela immédiatement d’un autre livre policier destiné à cacher un code secret, qu”il fallait trouver au fil des pages pour en avoir la combinaison complète. C’était le fameux fameux ouvrage de Don Brown “Da Vinci Code”.

Les deux hommes se réjouissaient d’avoir partagé un moment ensemble. Pour remercier M. Goerges de l’avoir aidé dans ses recherches d’idées, Arthur ouvrit son cartable pour lui offrir un livre revisité.

– M. Georges, j’ai ici quelque chose que j’ai acheté à une amie en venant. Elle aime recycler les livres auxquels il manque des pages. Regardez celui-ci. C’est un hérisson fabriqué en pliant chaque page de l’ouvrage d’une certaine manière, pour que l’ensemble ressemble à l’arrondi du dos de l’animal. L’objet ainsi confectionné a fonction de porte-papiers.
Je suis sûr que cela va vous amuser en apercevant le titre. “L’élégance du hérisson” de Muriel Barbery !

– Vous me comblez Arthur, merci.

Related Posts