Freud s’est trompé – Nouvelle / Récit policier

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Freud s’est trompé

– Bonjour Lisa, vous allez bien ?

– Ah, bonjour Madame, oui ça va. Votre maman à midi n’a pas voulu manger son repas sauf le dessert. Elle aime le sucré, vous savez.

– Elle a encore quelques réserves, pas d’inquiétude pour l’instant.
Lisa était la nouvelle arrivée pour effectuer un stage de 12 semaines en gériatrie et fit le choix de le faire ici aux Heures Tranquilles.

– Bonjour Madame Cantin, comment ça va aujourd’hui ?

– On peut le dire vite que ça va. Mais vous savez personne ne m’a répondu. Pourtant tout le monde a reçu mon chèque. Je le sais, j’ai vu les enveloppes. J’étais à la banque ce matin.
Comme elle est en forme cette Madame Cantin. A chaque fois que je viens voir ma mère elle me raconte une histoire nouvelle toute sortie de son imagination comme celle des chèques. N’ayant plus aucune notion de la vie réelle, son fils l’avait installée ici il y a plus de 8 mois mais se comportait comme si elle venait d’arriver le matin même. Dès qu’elle me voit elle démarre une conversation avec des vrais mots qui forment de vraies phrases mais tout est incompréhensible. Je la laisse s’exprimer à peu près pendant dix minutes puis j’essaie de répondre quelque chose qui ne la choque pas. Sinon, elle se met en colère en disant d’une voix plus appuyée qu’il ne fallait pas la prendre pour une menteuse ou une idiote. Ce qu’elle aime, c’est surtout s’occuper des autres vieilles, pas toujours les mêmes et uniquement celles qui sont complètement muettes et grabataires. Avec ma mère c’est assez facile car depuis plusieurs mois elle ne parle plus et ne sait plus marcher.

L’après-midi plusieurs résidents sont réunis dans la salle commune. C’est à ce moment précis que je vois les autres visiteurs, quand il y en a. Peu rendent visite à leurs parents. Il est vrai que cela ne change pas grand chose pour eux car ils n’ont plus tous leurs esprits. D’ailleurs la durée de la visite pourrait varier entre 1 minute et une éternité sans qu’ils s’en aperçoivent car la notion du temps n’existe plus.

J’aime lorsque la fille de Madame Lopez rend visite à sa mère. A nous deux nous avons des tas de fous rires lorsqu’il y a activité “le petit bac”. Nous y jouions à l’âge de 12 ans. On installe un paper board puis une lettre de l’alphabet est choisie. On fait des colonnes et il faut trouver le nom d’une ville, d’un pays, d’un animal, d’un métier, d’un prénom qui commence par cette lettre. La difficulté démarre lorsque l’aide soignante, devenue animatrice entre seize et dix-sept heures, demande de choisir une lettre. Personne ne répond. La dernière fois je demande à une résidente son prénom. Victoria me dit-elle. Et bien voilà, la lettre sera le V. Toute hagarde Victoria ne comprend plus pourquoi elle entend son prénom.

Madame Lopez est restée très autoritaire. J’ai assisté à une prise de bec avec une autre résidente car elle avait touché à son aiguille à tricoter. Sa fille lui achète de la laine ce qui l’occupe beaucoup. La bizarrerie est qu’elle défait sans arrêt les rangs déjà terminés. Elle tricote pour les petits africains m’a-t-elle dit en m’expliquant longuement, car elle répète au moins cinq fois chaque phrase, que toutes les petites couvertures qu’elles réalisent étaient ensuite étalées par terre pour allonger les bébés. Lorsque Madame Ching-Ho attrapa l’aiguille, elle faillit recevoir une gifle. Madame Lopez criait qu’on ne prend pas les affaires des autres et que si elle avait été sa fille elle se serait reçue une bonne raclée. J’ai dû appeler l’infirmier car l’affaire prenait une vilaine tournure.

Chaque jour je vois ma mère à l’heure du goûter. Je lui fais manger son complément alimentaire pour qu’elle soit en forme. Je ne vois pas vraiment de quelle forme on parle. Il est certain qu’il faut bien traiter les clients car c’est le fond de commerce des maisons de retraite privées et nous en avons besoin. Aussi, lorsque je ne vois plus pendant quelques jours un résident, on m’annonce qu’il est mort. Cinq jours plus tard, il y en a un nouveau, sachant que la directrice a une liste d’attente impressionnante. Cette politique de mettre les vieux en institution est différente en Hollande me disait une dame touriste car dans son pays on ferme les maisons de retraite au profit du maintien à domicile. La politique de leur Etat est de prendre en charge tous les soins et les aides à la personne mais surtout d’amener les familles à plus de solidarité envers les anciens.

Les Heures Tranquilles est une institution pour très vieux et dépendants. Lorsque je découvris l’établissement je fus emballée. Belle bâtisse de style bel époque. Il y a un agréable jardin avec un petit bassin où les cygnes blancs se plaisent et barbotent. De nombreux travaux de rénovation ont eu lieu toute l’année dernière. Création de nouvelles chambres individuelles et rafraîchissement des communs. Un escalier extérieur en forme de fer à cheval apporte une certaine élégance au lieu.

Les couloirs intérieurs sentent le détergent et le désinfectant. Il y règne une grande propreté, ce qui évite d’avoir une odeur de pisse comme dans certains mouroirs, tout cela augmente considérablement le prix par jour et souvent les revenus des retraités ne suffisent pas ce qui oblige les enfants à aider financièrement leurs parents.

L’accueil se trouve au premier étage. Comme chaque début de mois j’apporte mon chèque de paiement pour ma mère.

Aujourd’hui, je rayonne de joie arrivant tout droit de la maternité où ma fille vient d’avoir son deuxième enfant. Je suis à nouveau grand-mère. Comme je dois déposer le chèque, je me rends immédiatement au bureau avant d’aller voir ma mère dans sa chambre au rez-de-chaussée où elle termine sa sieste. Une sorte de silence règne au premier étage et Mathilde, la psychothérapeute spécialisée en gériatrie m’attend. Je crains une mauvaise nouvelle.

Mathilde apaise tout le monde. Résidents et familles. Elle offre une beauté naturelle. C’est une belle brune, fine, élancée, racée et pondérée. Elle gère toute la partie bien-être des petits vieux et petites vieilles en recherchant sans cesse de nouvelles activités pour les aider à avancer dans leur tête pour ne pas régresser puis sombrer dans le néant, comme par exemple en les emmenant au centre équestre pour une séance d’équitherapie. Rituellement c’est le lundi après la sieste, on amène quatre résidents pour brosser les poneys. Il peut aussi y avoir des tours en carriole pour ceux qui tiennent seuls debout pour pouvoir monter dedans et s’asseoir. Pour une heure d’activité sur place il faut compter deux heures de préparatifs au départ de l’institution qui se trouve à 15 minutes. Les personnes en fauteuils roulants nécessitent beaucoup d’aide. Quant aux deux autres personnes avec une meilleure mobilité il est indispensable de leur prendre la main. Il est certain que lorsque Mathilde organise ce genre de sortie elle demande aux familles si elles souhaitent y participer. Aucune famille ne vient, sauf moi.
On ne peut que l’aimer, notre psychothérapeute. Lorsque mon père est mort, bien que ma mère ne se rende compte de rien de précis, elle était près d’elle chaque jour. Sa voix douce la tranquillisait et lorsqu’elle semblait l’attendre l’après-midi comme avant, elle lui parlait à demi mots de ce qui n’était plus. Peut-être comprenait-elle.

Mon père venait la voir tous les jours avant que je ne prenne le relais après sa disparition. Lorsqu’il nous quitta ce fut la plus belle nuit de sa vie car il s’endormit sans se réveiller le matin. Le cœur réparé plusieurs fois s’était arrêté dans son sommeil. Ce matin là, alors que je passais lui apporter le linge de ma mère lavé et repassé pour qu’il lui ramène, il ne répondait pas. Je vérifiais s’il n’était pas parti acheter son pain comme chaque jour. La voiture était au parking extérieur. Ses clés étant en permanence dans mon sac, j’ouvris la porte d’entrée puis au moment de prendre l’ascenseur mon coeur s’emballa. Je me doutais que quelque chose était arrivée car ce n’était pas à son habitude de partir sans rien me dire.

Tout en ouvrant la porte de l’appartement j’appelais. Aucune réponse. Il était 10 heures. Je me précipitais dans la chambre. Arrivée à la porte restée ouverte, je compris tout de suite à la vue de son visage détendu qu’il était parti. J’avertis notre médecin de famille qui s’occupe de nous depuis une trentaine d’années. Il constata le décès puis tout alla très vite.

Je devais prévenir son fils en premier. Ce qui n’était pas une simple affaire. La soixantaine, sa vie était un capharnaüm pareil à son cerveau. Mon père lui envoyait de l’argent chaque mois pour payer son loyer. Ensuite il y avait plusieurs coups de fil à donner, le caveau de famille se trouvant au cimetière de son village perché à 800 mètres d’altitude, en Haute Corse.. Il tenait à être enterré là-bas. Il répétait souvent à sa sœur que sa maison de cœur était le village. Pourtant il dut y renoncer lorsque ma mère tomba malade et qu’il n’était plus possible de vivre dans la maison héritée de ses parents, construite à la verticale, étroite, à plusieurs étages avec des escaliers de meunier donc impraticables pour les personnes à mobilité réduite. Toutes les maisons de village sont ainsi construites car la plupart des familles était propriétaire d’un bout de terrain pour construire leur habitation. La Corse est une des régions où il y a peu d’espaces communaux car presque tous en propriété privé.

Les funérailles furent religieuses. A la sortie de l’église je pouvais voir tous les vieux qui malgré leur difficulté à marcher, à entendre ou à voir étaient présents pour leur frère, cousin ou ami, souvent accompagnés de leurs enfants dont l’âge était aux alentours de la soixantaine donc retraités. La diaspora corse après la deuxième guerre mondiale fut très importante car les habitants de l’île sont partis travailler sur le continent avec la seule ambition de revenir au village pour leurs vieux jours. Ainsi les traditions subsistent.

Après la messe nous avons accompagné mon père jusqu’au cimetière puis seul les membres de la famille du défunt se retrouvèrent pour apaiser ensemble leur douleur.

Son fils qui était venu de Paris, faisait le fanfaron et ne pensait qu’à ce qu’il allait boire, manger et fumer car il avait toujours en réserve un joint. Aucune décence. Il n’en avait jamais eu.

De retour sur le continent, il m’incombait de faire les démarches auprès d’un notaire. Tout revenait à ma mère. Cela se passa sans heurts, bien que mon frère cherchait déjà à récupérer de l’argent. Protégée par la maison de retraite, il ne pouvait pas lui dérober quoi que ce soit et j’avais enlevé de l’appartement tous les carnets de chèques et sa carte bleue.

Après le l’enterrement auquel elle ne put assister, ma mère continua à vivre selon le rythme habituel. Mathilde m’expliqua que parfois elle demandait après Louis, sans chercher à en savoir plus. Quant à moi, ce fut très difficile d’aller la voir tous les jours au lieu de deux fois par semaine. Mon frère ne se manifestait pas.

– Bonjour Madame Lotin, me dit Mathilde d’une voix très sourde. Venez dans mon bureau. Prenez place. Ca y est vous êtes à nouveau mamie, me demanda-t-elle. Tout paraissait étranglé dans sa voix, puis elle se lança, comme un désespéré qui va sauter dans le vide.

– Voilà, votre maman hier soir n’était pas très en forme. L’infirmier que vous connaissez bien lui donna un comprimé pour se détendre et l’aider à s’endormir.

Mathilde continuait à parler alors que je n’écoutais plus.

– Qu’est-il arrivé au juste ? Demandais-je haletante en sentant les battements de mon coeur transpercer mon T-shirt ? Elle est à l’hôpital ? Elle a fait un AVC ? Elle est tombée ?

– Votre maman après la prise du comprimé s’est endormie. Le personnel de nuit est passé à 22 heures dans sa chambre pour voir si tout allait bien. C’est d’ailleurs noté sur le rapport de ronde. C’est ce matin qu’Aline en prenant son service trouva votre maman sans vie dans son lit. Notre médecin Madame Pushtichia qui était de garde ce jour là l’a tout de suite examinée pour malheureusement constater que son coeur avait lâché. Le Samu est arrivé immédiatement et selon eux la mort remonterait à quatre heures du matin.
Elle n’a pas souffert du tout. J’ai essayé de vous appeler mais vous ne répondiez pas, ni chez vous, ni à votre portable

– J’ai passé la nuit chez ma fille car elle avait des contractions la veille au soir et chose qui ne m’arrive jamais mon portable était resté dans la poche de ma veste que je portais lorsque je suis passée voir ma mère hier. C’est mon départ précipité de la maison pour aller vite auprès d’elle qui m’a fait oublier mon téléphone.
Est-elle encore dans sa chambre ?

– Non. Nous l’avons installée dans un endroit plus approprié dans l’annexe, pour que les autres résidents ne s’aperçoivent de rien. Vous savez, Madame Lotin, dans un établissement comme celui-ci nous évitons d’exposer les autres résidents à ce genre de situation. Tout le monde est âgé et bien que la plupart d’entre eux n’aient plus leur tête ils ressentent qu’un jour se sera leur tour.

– J’aimerais aller la voir. Est-elle habillée de sa tenue qu’elle aimait tant, le pantalon beige, son haut aux couleurs acidulées avec des perles et sa veste vieux rose de chez “Un jour ailleurs”. La dernière fois qu’elle l’a portée c’était pour le mariage il y a six ans de sa petite fille qui d’ailleurs lui avait offert une pochette de cérémonie assortie à l’ensemble.

– Nous n’avons pas encore fait tout cela. Je voulais d’abord vous voir pour que vous nous aidiez à la préparer, mais après une autopsie.

– Pour quelle raison une autopsie?

A ce moment précis, Mathilde remarqua des larmes qui coulaient le long de mes joues. Ce furent les premières.

– Depuis quelques années une autopsie est obligatoire pour les résidents qui meurent en maison de retraite. Cette loi vient de Grande-Bretagne car les autorités britanniques ont découvert qu’il y avait beaucoup de maltraitance dans certaines institutions.

– Quand aura lieu l’autopsie que je puisse l’embrasser et lui parler ?

– Le médecin légiste doit venir demain matin. Je vous téléphone dès que nous avons le certificat d’inhumation.

– D’accord. A demain.

En quittant les Heures Tranquilles, mes pas me guidèrent jusqu’à la maison tel un automate programmé à l’avance. Mon mari était en voyage golfique à l’étranger et je décidais de téléphoner à ma plus chère amie de plus de quarante ans pour lui annoncer la mort de ma mère. Nous parlâmes des heures entières. Puis, je pris une feuille de papier vierge pour écrire la liste de toutes les tâches que j’aurai à faire dès le lendemain matin. La première disposition sera d’appeler mon frère qui depuis la mort du père attend l’héritage.
Après quelques bouchées d’un reste de purée aux truffes de chez Picard, mon esprit était préoccupé par cette autopsie. Tout le personnel, si même parfois débordé, était agréable et ne semblait pas maltraiter les petits vieux. Je pris une portion de sorbet aux citrons que j’avais préparé grâce à ma turbine à glaces achetée en Italie, puis alla me coucher. Le sommeil peinait à venir. Je ne pleurais pas. Est-ce ainsi lorsque les parents sont très âgés et qu’ils ne sont plus dans le tourbillon de notre vie ? Je décidai d’un somnifère.

Au réveil mes idées étaient tout à fait claires. En préparant mon petit-déjeuner je regardais ma liste tout en ajoutant d’autres noms de personnes à prévenir, notamment ma cousine germaine qui vivait en Bretagne dans la maison où ma mère avait été élevée jusqu’à ses dix-sept ans et d’où elle dût s’enfuir après avoir été tondue sans raison mais uniquement par vengeance amoureuse d’un garçon dont elle ne révéla jamais le nom par peur de représailles. De son vivant elle n’évoqua jamais ce passé là.

Mon carnet de téléphone à la main, j’hésitais à appeler le premier de la liste. Mon frère. C’était un peu tôt pour lui car il passait ses nuits dehors dans des bars de seconde zone. J’essayais malgré tout.

– Allô, c’est moi, maman est décédée hier matin.

– Comment ça, tu es sûre, me demande-t-il ?

Je répondais d’un oui agacé en pensant que j’allais être obligée de me le coltiner pour les obsèques.

– On attend l’autopsie pour qu’on puisse la voir. Est-ce que tu veux être présent pour la mise en bière ?

– C’est quoi la mise en bière ?
J’avais oublié qu’il était limité en vocabulaire et en tout, d’ailleurs.

– Ben oui. Pourquoi pas, c’est comme ça qu’on fait ? Tu as pris rendez-vous chez le notaire ?

– Toi, bien sure, tu ne penses qu’au notaire au lieu de te préoccuper de l’enterrement. Quelle honte ! Bon, je te laisse, j’ai d’autres coups de fil à passer, je te donnerai la date dès que j’en saurai plus.

Avec le père ça avait été pareil. Je ne m’y fais toujours pas.

– Allô tata ?

– Oui ma fille que se passe-t-il ? Il est tôt.

– Maman est morte pendant son sommeil hier matin aux Heures Tranquilles.

– Ma pauvre Elise. Ca me fait de la peine qu’elle soit morte ta mère. Au fond elle n’a pas eu de chance dans sa vie. Tous les deux n’ont pas été gâtés avec ton frère. Tu l’as averti ? Il doit déjà attendre l’héritage, tel que je le connais.

Ma tante venait de fêter ses 87 ans et ma mère l’avait haïe toute sa vie. On peut dire qu’elle s’était appliquée à être odieuse,ce qui résultait d’une féroce jalousie jusqu’à ce qu’elle perde la mémoire. En vérité, cette dégénérescence du cerveau m’a beaucoup arrangée et même soulagée car je n’avais plus à entendre toutes ces horreurs de jugement qu’elle sortait sur tout le monde que ce soit la famille ou les amis. Ma tata, comme je continue à l’appeler, en faisait partie. Cela dura des années et un beau matin, en me levant, je décidais de ne plus subir les racontars de méchancetés qu’elle me débitait dès que je la voyais. Quand elle démarrait, je lançais un stop puissant ce qui l’obligeait à s’arrêter tout en me disant que j’exagérais d’être aussi méchante avec elle. Comme il m’était difficile d’assumer ma nouvelle attitude je dus consulter une psychiatre qui par bonheur me fit comprendre que je ne devais pas être son déversoir et donc d’arrêter de culpabiliser. Elle me fit comprendre avec sincérité que les êtres malfaisants aiment qu’on les conforte dans leurs actions destructrices et qu’il fallait avant tout s’en protéger. Notre relation se détériora et ne devint pour moi qu’un devoir.

Mes appels téléphoniques aux proches terminés, je recontactais les Heures Tranquilles pour savoir si le médecin légiste était venu pour que je puisse enfin la voir.

– Allô, Mathilde ? C’est Madame Lotin. Avez-vous des informations sur l’autopsie ? Quand puis-je venir ?

– Ah, bonjour. Comment allez-vous chère Madame Lotin. Avez-vous pu vous reposer cette nuit ? Voilà, j’ai vu le Dr Albertini. Il est en train de me faire part de différentes dispositions que nous allons être obligés de prendre. Je vous rappelle d’ici une petite heure.

La maison de retraite était en émoi. Le médecin légiste avait dû prévenir la police car la mort était suspecte. Rien de confirmer pour l’instant mais il fallait faire un prélèvement et le corps fut transféré à la morgue en chambre froide.

Que se passait-il exactement pour qu’une analyse ait été prescrite. Cela ne me plaisait pas du tout. Mon frère doit être prévenu que le départ pour la Corse serait reporté à une date non connue pour l’instant.

Il est sur répondeur. Je laisse un message banal et le temps de raccrocher il rappelait déjà.

– Oui, tu n’as pas entendu mon message, je suppose. En résumé maman ne peut pas être inhumée car selon eux sa mort n’est pas naturelle.

– Bon d’accord, tu me rappelles dès que tu sais.

– Oui, bien sure. A plus.

Tout le personnel des Heures Tranquilles avait été convoqué et une réunion se tenait dans le bureau de Mathilde en présence de la propriétaire des lieux. Mathilde prit la parole.

– Comme vous le savez Madame Farini est décédée hier matin. Le médecin s’est tout de suite déplacé et a confirmé une mort naturelle. Le Dr Albertini, médecin légiste, lui, a constaté que ce n’était pas le cas et a prévenu la police.

– Tout le monde va être interrogé, demanda Francine, l’infirmière cadre ?

– C’est exact. Mais avant cela, il va y avoir une enquête pour vérifier que tous les médicaments qu’elle prenait étaient conformes aux prescriptions médicales, voir s’il n’y a pas eu par exemple de surdosage par erreur. Quoique cela soit quasi impossible, toutes les prescriptions étant préparées dans une pharmacie les médicaments arrivent dans des petits sachets carrés de quatre centimètres de côté, tous reliés entre eux comme un chapelet de saucisses. Tous les noms des comprimés, gélules, pilules sont inscrits sur chaque sachet. Un sachet par moment de prise (matin, midi, soir, coucher). Une traçabilité infaillible.

– Même les stagiaires le seront, demanda inquiet le jeune Raphaël, étudiant en psychologie à la faculté de Nice ?

– Absolument, chacun d’entre nous sera convoqué par le commissaire. Une liste va être affichée cet après-midi avec des horaires de passage.

L’institution dont la fierté était de célébrer cette année son centenaire n’avait jamais été confrontée à une telle intrigue. La propriétaire était chamboulée et n’arrêtait pas d’aller d’une chambre à l’autre pour voir si ses pensionnaires allaient bien, notamment la doyenne qui venait de fêter ses cent deux ans la semaine dernière. Elle l’a trouva dans son lit en position haute, tranquillement installée avec un gros oreiller sous la tête à regarder la télévision. Les personnes âgées aiment avoir un fond sonore, cela leur suffit car souvent elles ne suivent pas vraiment le programme, que ce soit un film ou un reportage. Le plus facile pour elles sont les émissions de variétés car certaines musiques sont encore présentes dans leur mémoire. D’ailleurs, une fois par mois un duo composé d’une chanteuse sexagénaire et d’un pianiste tout aussi senior anime un après-midi dansant. Trois personnes peuvent encore danser et les autres regardent, tapent des mains ou encore les aides-soignants font tourner les fauteuils roulants.

Pendant ce temps, je cherchais à obtenir le maximum de documents administratifs nécessaires au transport de ma mère vers la Corse. Tout était très compliqué car bien que l’île de Beauté soit une région française elle était considérée comme un territoire d’Outre-Mer tel que la Guadeloupe par exemple. Je me souviens encore que pendant des travaux de rénovation de mon minuscule appartement au village, le branchement électrique par l’EDF avait été un vrai parcours du combattant. Le téléphone sonna, numéro masqué.

– Bonjour. Oui, je suis bien la fille de Madame Farini.

– Je suis le commissaire Trifolini et je suis chargé de l’enquête concernant le décès de votre mère. J’aimerais vous poser quelques questions. Pouvez-vous venir au commissariat demain matin à 10 heures ?

– Oui, bien sûre, j’y serai. Au-revoir Monsieur le commissaire.

L’inquiétude ne fait pas partie de ma personnalité. Certains doutent de tout et sont sur le qui-vive en permanence, cela n’était pas mon cas. C’est le début d’après-midi et il me reste trois bonnes heures devant moi pour finaliser cette histoire de transport. Une précaution serait aussi de téléphoner à mon amie Jenny, avocate, pour qu’elle me renseigne par rapport à la maison de retraite si une erreur avait été commise.

Après le commissaire, j’eus Mathilde au téléphone qui m’annonça que je ne pourrais pas voir ma mère jusqu’à nouvel ordre et qu’il lui avait expliqué que le laboratoire avait confirmé la présence de poison. La substance utilisé était un bêta-bloquant mélangé à de la mort aux rats. Le compte rendu du laboratoire faisait bien état de ces deux substances.

Il le savait déjà lorsqu’il me donna le rendez-vous. Pourquoi n’avait-il rien dit ?

Lors de cette journée remplie de révélations, les auditions se poursuivaient aux Heures Tranquilles. Les mêmes questions revenaient et le personnel y répondait volontiers. Quant aux résidents, l’idée de les interroger avait été abandonnée après une tentative avec Madame Lopez qui partageait sa table pour les repas avec ma mère. Elle écoutait la question dont la simplicité plus que basique était essentielle pour qu’elle comprenne, mais, malheureusement, cette dame déjà âgée de quatre-vingt douze ans répondait par une autre question répétitive en demandant au policier si sa chambre était au rez-de-chaussée ou au premier étage.

La nuit ne fut pas très bonne et à quatre heures du matin je décidai à me lever pour ranger des papiers. Après une tasse de thé de chine, un biscuit sec sans gluten, mon esprit fut encombré par des tas de souvenirs plus tristes les uns que les autres. Ma mère n’avait été ni mère ni femme accomplie. Sa jeunesse avait été un chambardement. Son mari avait voulu créer une famille mais elle en ignorait les bases. Ses deux enfants, mon demi-frère et moi, n’avions pas été les bienvenus. Elle répétait souvent qu’elle aurait mieux fait de se casser une jambe plutôt que d’enfanter. Cela appartenait maintenant au passé puisqu’elle n’était plus. Le jour pointait. Je souhaitais me préparer assez tôt pour ensuite me rendre au rendez-vous du commissaire.

Lorsque mon portable sonna je terminais une douche très chaude et longue. C’était ma cousine Pauline de Rambouillet. Elle avait reçu mon message. Une fois habillée après avoir essayé dix tenues, je rappelais.

– Allô, Pauline, tu as eu mon message ?

– Oui. C’est bien triste. A-t-elle souffert ? Quel âge ça lui faisait à ma tante ?

– Elle allait vers ses quatre vingt dix. Tu sais, elle n’a pas souffert car elle est morte dans son sommeil. Je ne dis rien sur l’autopsie.

– Quand sont les obsèques ?

– Je ne sais pas encore car il y a plein de papiers à fournir pour le transport en Corse. Le caveau est là-bas.

– Ah oui, c’est vrai, c’est comme pour ton père. D’ailleurs je n’avais pas pu venir.

– Ecoute Pauline, dès que je connais la date je t’envoie un sms. Pour l’avion ce sera plein pot car au dernier moment les prix explosent. Enfin tu verras.

Pauline était ma cousine germaine maternelle. Ma mère avaient eu deux sœurs, qui ne sont, malheureusement, plus de ce monde. Mon autre cousine qui vit en Bretagne est le fruit d’une relation restée secrète. Peut-être ne sait-elle rien de son géniteur. La mère de ma mère, mémé, était très connue dans le village car elle avait dû surmonter une succession de malheurs qu’elle surmontât grâce à sa foi en Jésus Christ, contrairement à ses enfants qui disaient que si Dieu existait tous ces malheurs ne seraient pas tombés sur eux, mais sur les autres.

Le commissariat était à quinze minutes à pieds de chez moi. Je commençais à ressentir la mauvaise nuit ou bien était-ce le rendez-vous ? N’ayant jamais été interrogée de ma vie je craignais les questions du commissaire Trifolini. J’étais presque arrivée, une grille de couleur noire protégeait un bâtiment assez laid, sans style dont les fenêtres étaient équipées de barreaux. Certainement pour que les suspects presque coupables ne s’échappent pas. Il fallait sonner.

– Bonjour, j’ai rendez-vous avec le commissaire Trifolini à 10 heures, je suis Madame Lotin Elise.

L’agent pris son téléphone pour m’annoncer et me demanda de bien vouloir patienter. Deux personnes étaient présentes avec des tas de papiers à la main. En tendant l’oreille, je compris qu’une des deux s’était fait voler sa voiture dans la nuit et qu’elle voulait faire une déposition. L’autre était là pour expliquer dans un meilleur français ce qui s’était passé.

– Bonjour Madame Lotin. Je vous présente mes condoléances. Vous voulez bien me suivre, mon bureau est au premier étage.
Le sien ressemblait à ceux que l’on voit dans les séries policières à la télévision. Des lampes de bureau ressemblant à des cous de girafe, des mugs, des dossiers empilés sur l’armoire de rangement à rideau coulissant datant des années cinquante, un ordinateur, une imprimante, une ramette de papier éventrée entamée et une boîte de kleenex. Peut-être pour les gens qui craquent lors d’interrogatoires.

– Vous avez eu des nouvelles des Heures Tranquilles ?

– Oui. Mathilde m’a téléphoné pour me dire que je ne pouvais toujours pas voir ma mère.

– Vous savez que votre mère a été empoisonnée avec préméditation et que cela s’appelle un assassinat.

– Comment ça, avec préméditation ?

– Le rapport du laboratoire est formel. Le meurtrier avait bien préparé son coup car il donnait du poison à votre mère chaque jour à petite dose. Un Betâ-bloquant mélangé à de la mort aux rats. La potion était parfaite, le Bétâ-bloquant broyé pour qu’il se mélange bien à la mort aux rats. On se croirait au XIX ème siècle quand les poisons étaient utilisés pour supprimer un proche gênant souvent par jalousie ou pour une histoire d’héritage.

Tout le personnel a été interrogé. Aucune erreur dans le dosage des médicaments prescrits. Son dossier médical montre une grande visibilité de tout ce qu’elle prenait chaque jour. L’infirmier, Fabien, que vous connaissez très bien, est parfaitement transparent dans cette affaire et les stagiaires de l’école d’infirmières de Nice n’ont pas accès à la pharmacie.

– Vous alliez voir votre mère chaque jour à l’heure du goûter, n’est ce pas ? D’ailleurs que prenait-elle au goûter ?

– En général un gâteau, tarte ou flan préparés sur place et un complément alimentaire, le tout accompagné d’un verre d’eau avec du sirop.

– On m’a dit que c’était Margot qui apportait le goûter dans les chambres après la sieste.

– Oui, c’est ça. Le commissaire me regardait de plus en plus intensément au point de sentir une chaleur envahir mes joues.

– Quels rapports aviez-vous avec votre mère avant son placement en institution ?

– Mes parents vivaient depuis des décennies de non-dits que j’avais découverts assez tard, vers trente cinq ans, ce qui ne facilitait pas les relations. D’autre part, ils se disputaient constamment à cause de leur fils qui était retardé mental ce qu’ils n’avaient jamais accepté.

– Parlez-moi de lui, est-il venu lui rendre visite ?

– Je ne pense pas et du vivant de mon père encore moins. Comme je vous l’ai dit mon père ne supportait pas de le voir tel qu’il était, c’est-à-dire avec un intellect de douze ans au plus et, de surcroît, vivant d’une manière très débridée, sans foi ni loi. Quand le père est mort mon frère avait cinquante huit ans et recevait de celui-ci de l’argent tous les mois pour payer son loyer. Alors qu’il en avait très peu compte tenu de la somme exorbitante qu’il donnait à l’institution. Entre sa retraite et la maison de retraite il ne lui restait rien, ce qui l’obligeait à prendre dans ses économies. Je l’aidais de deux cents euros par mois alors qu’il donnait à son fils trois cent cinquante euros par mois.

Le commissaire prenait des notes. Il cherchait des pistes, des preuves.

– Vous étiez toujours seule pendant le goûter de votre mère ?

– Oui. J’avais repris le rôle de mon père après son décès. Je la faisais manger.

– Margot revenait pour débarrasser, n’est-ce pas ? Lorsque nous l’avons interrogée, elle nous parla de la petite assiette sur laquelle était posée la pâtisserie et du ramequin contenant le complément. A chaque fois elle était surprise de voir que c’était déjà nettoyé. Pourquoi ?

– Je pense que c’était pour m’occuper. Vous savez être assise à côté d’une personne qui n’a plus de réaction et qui ne parle plus c’est ennuyant, donc cela me faisait passer le temps tout en regardant la télévision.

A ce moment précis je commençais à percevoir dans le regard du commissaire une suspicion. Il continua à écrire.

– Merci Madame Lotin. J’ai besoin de votre accord pour une perquisition à votre domicile. Un policier va vous accompagner pour se faire.

Avant la perquisition je pus téléphoner à mon amie avocate afin d’expliquer ce qui se passait.

Aux Heures Tranquilles ce fut la stupéfaction générale car l’ensemble du personnel avait su que j’avais été interrogée et perquisitionnée. On parlait beaucoup, le mot assassina circulait et chacun apportait un bout de fait divers des plus horribles un jour lu dans le journal, en cherchant le mobile de ce meurtre odieux d’une personne sans défense.

Le commissaire voulait ré-entendre Margot car elle était à chaque fois seule lorsqu’elle apportait le goûter.

Elle fut convoquée au commissariat le lendemain de mon audition.

– Votre nom est Margot Marvel et vous travaillez aux Heures Tranquilles depuis combien de temps ?

– Depuis trois ans.

– Où étiez vous auparavant ?

– Je travaillais à Nancy mais après mon divorce je décidais d’aller vivre dans le sud de la France pour le climat. J’ai trouvé ce travail par l’intermédiaire d’une dame qui habitait dans mon immeuble et qui avait placé sa maman dans cet établissement. Malheureusement, elle était très fatiguée et nous a quitté l’année dernière à l’âge de 95 ans.

– Vous vous occupez du goûter des résidents depuis le début de votre embauche ?

– Oui. Je travaille cinq jours par semaine et lorsqu’ils ont besoin de moi pour des remplacements je leur viens en aide ce qui améliore ma paye.

– Vous connaissiez bien Madame Farini puisque vous la voyiez tous les jours ou presque. Que savez-vous d’elle ?

– Et bien depuis la mort de son mari elle s’est complètement éteinte. Avant elle m’agrippait la blouse pour manifester une gentillesse alors que maintenant elle n’a plus aucun geste. Elle reste dans son fauteuil roulant sans dire un mot.

– Sa fille vient tous les jours, n’est-ce pas ?

– Oui, d’ailleurs elle a beaucoup de mérite et j’admire tout ce qu’elle a fait pour eux deux. Un jour, dans la rue, alors que je rentrais chez moi je l’ai rencontrée et nous avons pendant une bonne heure discuté. Elle m’a raconté ce qu’elle avait dû endurer pendant toute sa vie à cause de ses parents et de son frère.

– Comment ça, racontez-moi ce qu’elle vous disait ?

– C’était la fille de sa mère. Lorsqu’elle se maria l’homme qu’elle épousa l’a reconnue. C’est à l’âge de vingt ans que sa mère lui révéla que son père n’était pas son père.

– Elle lui en voulait de lui avoir caché l’histoire de sa naissance ?

– Oui. Bien qu’elle ait soixante huit ans aujourd’hui, elle m’a expliqué que tous les jours elle y pensait car sa mère ne lui a jamais dit qui était son père. La deuxième chose très douloureuse est son frère, enfin demi-frère. Il touche le rsa et sa vie est tellement dissolue que son propre père ne veut pas le voir. Pourtant il lui envoie de l’argent tous les mois. En vérité, le fils reçoit de l’argent du père et la fille paie une partie de la maison de retraite. Lors de cette conversation dehors, j’avais les larmes aux yeux. Elle est si dévouée, toujours d’humeur égale, coupant les ongles de sa mère sans rechigner alors que ce n’est pas toujours ragoûtant, prenant rendez-vous pour le coiffeur, lui achetant de nouveaux vêtements. De plus, elle a toujours un mot gentil pour les autres résidents. J’oubliais, elle a essayé d’aider son frère en allant à Paris lorsqu’elle était plus jeune pour essayer de le faire soigner car il a une déficience mentale. Il l’insultait. Jour et nuit. Lui envoyait des sms injurieux et salaces. Elle me disait que ce n’était pas juste car le père ne voulait rien savoir de tout cela. En envoyant de l’argent il s’offrait une tranquillité.

– Pensez-vous que Madame Lotin ait été capable d’avoir eu un tel geste ?

– Jamais de la vie. Elle me disait à chaque fois, c’est mon devoir aujourd’hui de m’occuper d’eux pour ne pas leur ressembler.

– Connaissiez-vous son frère ?

– Je l’ai vu une seule fois, lorsque le père est décédé. Il est venu seul aux Heures Tranquilles au moment du goûter. Nous avons discuté et il m’a demandé mon numéro de portable au cas où quelque chose arriverait car il était fâché avec sa sœur.

– Merci Madame Marvel. J’ai demandé une perquisition de votre appartement. Voici la demande d’autorisation à me signer. Un policier va vous accompagner jusque chez vous.

L’affaire stagnait. Je reçus un appel de Mathilde pour m’expliquer que mon frère avait téléphoné car la police voulait l’interroger. Je me demandais comment car il habite Paris et je réalisais que le commissaire me cachait systématiquement toutes les informations qu’il récupérait.

L’agent qui venait perquisitionner marchait à côté de moi tout en discutant. Nous arrivâmes à mon domicile et par chance aucun voisin n’était alentour. Il restait collé à moi au moment d’ouvrir la porte comme si j’allais m’enfuir.

– Voilà, vous êtes chez moi.

– C’est grand. Combien de pièces y-a-t-il ?

– Six avec le premier étage. Vous voulez commencer par le haut ?

– Oui. Je vous suis.

Le policier commença par ma chambre dont le lit n’avait pas été fait. Il ouvrit les portes de placards et démarra sa perquisition. On a vraiment l’impression d’être un criminel car il se mit à vider toute l’armoire. Il y avait des fringues partout. Il continua dans les deux autres chambres selon le même procédé. La partie la plus difficile, pour lui, restait à venir.

– C’est votre bureau ici ?

– Oui.

– Et bien dites donc vous en avez des livres, des papiers, des caisses remplies d’ouvrages, des fiches, des dictionnaires, des documentations dans toutes les langues. Vous avez deux ordinateurs ?

– En fait le gros ne marche plus. J’utilise le portable. Je l’avais offert à mon père mais il ne s’en servait pas vraiment. Comme je payais pour qu’il ait Internet, un beau jour je lui ai demandé de le récupérer, ainsi je pouvais résilier l’abonnement.

– Bien. Je vais copier vos fichiers sur une clé usb que j’amènerai à Monsieur le commissaire.

– Faîtes. Je n’ai rien à cacher de toute façon.

Puis il demanda où se trouvait l’armoire à pharmacie. Je l’emmenais dans la lingerie où un petit meuble sur pied me sert à stocker tous les médicaments. Il prit des photos de plusieurs médicaments en se référant à une liste qu’il avait apportée. Je pus lire au-dessus de son épaule des noms comme “Nebilox, Lopressor”.

– Vous n’en avez pas beaucoup, vous n’êtes jamais malade ?

– A vrai dire pas souvent.

– Maintenant allons dans la cuisine, c’est en-bas me semble-t-il.

Nous descendîmes ensemble. A priori il n’avait pas noté grand chose dans son calepin.

Le reste du thé du matin était encore sur la table ainsi que le sachet de biscuits. Je proposai un café.

– Oui, merci Madame. Je vais commencer par les placards du bas. Où mettez-vous tout ce qui est produits toxiques ?

– Ils sont tous là, en haut du placard à balais pour que mon petit-fils n’ait pas accès.

– Ca y est je vois. Anti-cafards, anti-moustiques, mort aux rats, fourmis. Vous avez des rats chez vous ?

– Oui, sous le toit. On en met de temps en temps.

– Mon inspection est terminée. Au-revoir Madame. Merci pour le café et désolé pour le désordre.

– Ca va m’obliger à ranger. Au revoir.

Lorsque je reconduisis le policier, mon esprit était aussi en désordre.

J’attendais son départ pour appeler mon frère et en savoir plus sur son interrogatoire.

– Allô, c’est toi ? Mathilde des Heures Tranquilles m’a dit que tu avais une audition au commissariat pour maman.

– Oui, j’ai reçu la convocation sur mon portable, c’est demain matin.

– Mais où es-tu au juste ?

– Et bien à Nice, chez un copain.

– Ah bon, tu n’es pas à Paris ?

A 21 heures le téléphone retentit. Surprise de voir un numéro inconnu, je répondis avec méfiance. C’etait Margot, l’aide à la personne des Heures Tranquilles.

– Madame Lotin, on a perquisitionné chez moi cet après-midi. On cherchait des médicaments. Le commissaire m’avait d’abord interroger dans son bureau. Je lui ai dit que nous avions beaucoup parlé de votre famille, vous savez le jour où on s’est rencontrées dans la rue. J’espère ne pas avoir fait de gaffe. Je vous estime beaucoup vous savez. Je ne vous ai pas dit mais votre frère m’a appelé peu après le goûter, car il voulait la voir le soir.

– Vous avez bien fait, il n’y a pas d’inquiétude à avoir Margot. La police fait son travail.

– Vous êtes gentille. Merci. Bonne nuit.

– Bonne nuit à vous aussi.

Une nouvelle nuit arrivait et soudain une peur profonde m’envahit. Je devais téléphoner à Jenny, mon amie avocate. Si des soupçons venaient à mon endroit j’avais besoin qu’on me défende.

Avant d’aller me coucher je voulus manger quelque chose de léger car mon estomac n’était plus capable de digérer quoi que ce soit. Je sortis le rice-cooker. Une portion de riz avec un peu d’huile d’olives dessus me suffit.

Mon regard dans le miroir de la salle de bains me renvoya l’image de la jeune fille que j’étais le jour où ma mère m’annonça d’un ton glacial que mon père n’était pas mon père et que je ne devais le dire à personne. Je pris ma brosse à dents électrique et après les deux minutes de brossage signalées sur le minuteur je la reposais. J’ouvris la porte du placard à miroir et pris un tube de comprimés que j’avais caché à l’intérieur des compresses de mon petit-fils.

– Allô, Mathilde, c’est le commissaire Trifolini. Avez-vous des nouvelles de Madame Lotin ? J’ai laissé des messages sur son portable et sur son fixe. Aucune réponse depuis ce matin et il est déjà 18 heures.

– Non. J’ai également laissé des messages car son frère m’a appelée.

– Je vais demander d’aller voir sur place.

Le commissaire accompagné de deux policiers fit ouvrir la porte de la villa. Tous les volets étaient fermés. Ils appelèrent tout en montant à l’étage où se trouvaient les chambres. Un pressentiment l’envahit. La porte de Madame Lotin était ouverte. Elle semblait dormir. Un tube de comprimés sans bouchon était sur le lit et un verre d’eau sur la table de nuit. Malheureusement, il dût constater qu’il n’y avait plus rien à faire.

Le Samu arriva trente minutes plus tard. Un procès-verbal fut rédigé par le commissaire mentionnant l’état du cadavre et les circonstances du décès afin que le procureur de la république ordonne une autopsie. Il était incontestable que Madame Lotin s’était suicidée. Après l’empoisonnement de sa mère cela faisait beaucoup de morts sans explication.

Une fois le corps évacué, le commissaire Trifolini fit l’inventaire de la chambre et récupéra le flacon de comprimés et le verre pour analyse. En défaisant le lit une enveloppe tomba à terre. Elle était cachetée et son nom figurait dessus. Il l’ouvrit avec précaution. A l’intérieur se trouvait une clé usb.

Des scellés avaient été posés sur la porte d’entrée et la chambre. Il décida de rentrer chez lui sans repasser par le commissariat et n’arrêtait pas de tripoter la clé usb qu’il avait mise dans sa poche.

Au réveil, après un café et une tranche de gâteau maison, il décida de mettre la clé usb dans son ordinateur portable qu’il avait en permanence dans la cuisine. C’était un jour férié et sa femme en visite chez une amie depuis la veille ne rentrait qu’en fin de journée.

Il décida d’en interrompre le chargement préférant se doucher pour aller au marché aux fleurs faire quelques pas et prendre un bouquet pour son épouse.

Au retour, il s’installa à nouveau devant son ordinateur et lança le chargement de cette intrigante clé. Dessus se trouvaient un document Word et une vidéo que Madame Lotin enregistra la veille de son suicide et qu’il ouvrit. Sa voix semblait être sortie de son corps, comme s’il y avait deux personnes. Une qui parle et l’autre qui regarde. Quelques minutes de film. Quant au document il était destiné a sa famille et je ne cliqua pas dessus. Le lendemain, il convoqua les policiers qui enquêtaient sur l’affaire de Madame Farini laquelle s’entremêlait maintenant à celle de sa fille Madame Lotin décédée il y a deux jours par suicide. Il était urgent de prévenir la famille, sachant que son mari n’était pas encore rentré d’Irlande où il terminait un séjour golfique. Quant à leurs enfants, ce sera à lui de les prévenir, sachant qu’ils n’avaient toujours pas été informés du décès de leur grand-mère car la maison de retraite s’en était remise à Madame Lotin, aujourd’hui décédée. La situation devenait tragique et difficile.

Deux policiers avaient été désignés pour prévenir les enfants et une brigade se chargeait de retrouver à tout prix le frère car il ne s’était pas présenté au commissariat pour interrogatoire.

Le commissaire pris la parole.

– Messieurs, nous avons deux décès non élucidés. Un assassinat par empoisonnement et un suicide. La mère et la fille. Quatre vingt neuf ans et soixante sept ans. Le suicide a été constaté suite à une absorption de comprimés, les mêmes que ceux trouvés dans les analyses de la mère. Le procureur de la république a ouvert une enquête pour la fille sachant que celle de la mère se poursuit. Par contre il y a un élément essentiel concernant la fille de Madame Farini, c’est une vidéo que nous allons visionner maintenant, ensemble. Un document écrit existe également, une copie vous en sera faite si nécessaire.

Sur grand écran, la brigade chargée de l’affaire découvrit la fille de Madame Farini. Une soixantaine radieuse, cheveux argentés coiffés avec style, offrant un regard d’une grande bonté. Elle parlait avec un calme dérangeant.

“Freund disait qu’il fallait tuer le père pour exister, il se trompait car j’ai tué la mère. Vous allez découvrir ce message alors que je ne serai plus là. Il servira à disculper les personnes qui auraient pu être considérées comme suspectes dans la mort de ma mère, Madame Farini. J’ai osé l’empoisonner avec un mélange de mort aux rats et de Betâ-bloquant que j’avais récupéré chez mon père après son décès. Pendant un an, chaque jour, je préparais dans un mortier une potion que j’appelais magique et je la versais dans son complément alimentaire. Je remuais bien pour que ce soit homogène puis je lui faisais manger. Après, je lavais soigneusement le récipient et pour ne pas éveiller les soupçons je nettoyais aussi la cuillère et la petite assiette sur laquelle était servie sa pâtisserie. Margot, qui lui apportait tout cela me disait à chaque fois de ne pas faire la vaisselle, que c’était son travail. Ma mère ne se rendait compte de rien. Elle n’était plus qu’un corps sans cerveau. Je ne l’ai jamais aimée depuis qu’elle me révéla sans aucune chaleur humaine que mon père n’était pas mon père tout en me faisant jurer que je ne dirais rien à personne. Je l’ai accepté sans rechignier. Pendant toutes ces années passées je me suis jurée de la tuer dès qu’elle serait veuve. Son mari m’a élevée et est mort il y a un an, c’est alors que je me suis mise au travail. J’ai tenu ma promesse. Sur cette clé il y a un document pour ma famille. C’est le récit de mon histoire et surtout de ma souffrance, celle même que j’ai cachée pendant des années à mes enfants et à mon mari. Je vous demande de ne pas le rendre public mais de leur remettre en main propre. Merci.”

A ce moment précis, le commissaire reçu un appel du laboratoire d’analyses suite à l’autopsie pour l’avertir que la défunte de quatre vingt onze ans était morte deux fois, par étouffement et par empoisonnement.

Le commissaire perplexe s’interrogea pour savoir si cela avait été fait par la même personne ou bien par deux personnes différentes. Les révélations dans la vidéo apportaient une partie de la réponse puisque la fille avouait avoir mis du poison dans le goûter de sa mère. Donc il y a un deuxième coupable.

Un agent entra pour dire que le frère avait été retrouvé aux alentours de la gare de Nice près du repère des dealers.

– Mettez le dans mon bureau et compte tenu du numéro surveiller chacun de ses battements de cils.

– Bonjour Monsieur Farini Baptiste. Vous ne vous êtes pas présenté à la convocation avant hier ?

– Désolé mais j’avais à faire et j’ai oublié le rendez-vous.

– Vous n’habitez pas Nice à ce que je sache ?

– Non, je vis à Paris mais je suis descendu voir un copain.

– Quel copain, son nom, je veux son adresse exacte, numéro de portable.

– Je ne sais pas exactement.

Pendant ce temps, le commissaire avait affiché son dossier à l’écran, lequel était loin d’être vierge, des pages et des pages de condamnations fermes ou avec sursis pour vols, deal, violence sur personnes, injures, vandalisme, coups et blessures sur sa conjointe.

– Tu as intérêt à te rappeler.

Il balança tout sur son copain et l’interrogatoire pu commencer.

– Que faisais-tu vendredi dernier entre huit heures et onze heures du soir ?

– J’étais au bar avec mon copain.

– Tu n’es pas passé voir ta sœur par hasard ?

– Non, elle ne veut pas me voir.

– Pourtant, elle t’a téléphoné pour t’avertir de la mort de ta mère ?

– Oui, et elle m’a dit qu’on attendait l’autopsie pour la faire partir en Corse.

– Tu savais quelque chose sur les causes de sa mort ?

– Non.

– Et bien, en attendant de retrouver ton copain, tu vas rester parmi nous en garde à vue.

– Je veux un avocat.

– C’est ça, pourquoi pas un bon dîner avec une bonne bouteille et un joint pour dessert.

Le commissaire en avait sa claque de cette histoire qui n’avançait pas. La fille avait avoué son crime puis s’était suicidée. Un assassin identifié signifie affaire classée sauf que celle-ci avait un deuxième meurtrier. On peut dire que la vieille n’était pas très aimée voire détestée car personne ne voulait attendre sa mort naturelle au risque d’être incarcéré plusieurs années. Le premier mobile est une vengeance liée à un désamour filial mais qu’en est-il du second, argent, haine, règlement de compte au sein de la fratrie ?

La nuit tombait et le commissaire décida de rentrer chez lui retrouver sa femme qui était revenue de chez son amie assez tard la veille. Tout en conduisant il ne cessait de repenser au frère de Madame Lotin qui était un sacré voyou. Son histoire d’être venu voir un copain à Nice ne tenait pas vraiment la route.

En arrivant chez lui son portable sonna, c’était le commissariat. On avait retrouvé le copain.

Il redémarra mis le gyrophare pour arriver le plus vite possible au poste de police. Cette histoire familiale était tellement sordide qu’il voulait savoir.

Le témoin était déjà dans son bureau et attendait.

– Bonjour Monsieur Khedim. En même temps il avait affiché à l’écran le dossier de Khedim qui n’était pas vierge non plus. Plusieurs fois arrêté pour trafic de drogue avec condamnation ferme de trois ans.

– Bonjour Monsieur le commissaire. Vous savez je n’ai rien fait et je ne sais rien de Baptiste.

– Il dort bien chez toi ? Pourquoi il est venu te voir ?

– Il m’a dit qu’il voulait voir sa mère qui était dans une maison de vieux car ça faisait longtemps qu’il ne l’avait pas vue.

– Il est arrivé comment à Nice ?

– En train.

– Vendredi soir qu’est ce que tu faisais entre huit et onze heures ?

– J’étais au bar avec Baptiste.

– Quel bar, combien de temps vous êtes restés ?

– On était au Charly’s rue droite. J’y étais à huit heures et demi et lui est arrivé vers neuf heures. Après je suis parti et il est resté car il m’a dit qu’il avait un plan pour finir la soirée.

– Il était quelle heure quand tu es parti ?

– Onze heures environ.

– Il est rentré dormir chez toi ce soir là ?

– Je ne sais pas car je suis allé chez ma copine, le samedi elle ne travaille pas et on peut rester au lit.

– Ton copain t’a dit que sa mère était morte ?

– Oui, vaguement, il avait déjà beaucoup bu.

– Bien, tu peux signer ta déposition. Je te conseille de ne pas t’éloigner si on a besoin de toi on te téléphone.

Il demanda à un policier d’aller faire une petite enquête auprès de l’immeuble où il habite. Le concierge qui rentre les containers poubelles a expliqué qu’il avait vu son ami rentrer à cinq heures trente du matin. Qu’il était obligé de s’en souvenir car il n’était pas clair du tout au point de chercher la serrure pour rentrer dans l’immeuble et qu’il avait été obligé de l’aider. C’est comme ça qu’il avait su qu’il habitait chez Monsieur Khedim.

L’interrogatoire terminé le commissaire retourna chez lui. Entre-temps il avait prévenu sa femme de son aller-retour.

– Bonsoir ma mimi, je suis désolée d’arriver si tard mais l’affaire de la maison de retraite est un vrai nœud de vipères et j’attendais beaucoup du témoin de tout à l’heure.

Mimi ne faisait jamais de commentaires lorsque son mari évoquait une bribe de son enquête et c’est ce qu’il appréciait chez elle. Elle le savait depuis vingt ans qu’elle l’avait épousé en seconde noce et ce qu’elle aimait chez lui était son pragmatisme. Depuis longtemps il avait compris qu’il y avait une monstruosité latente en chaque être humain, ce qu’elle acceptait difficilement.

Tard après le dîner il alla se coucher et mit son radio réveil à 6h30 en se persuadant que la nuit porte conseil.

– Bonjour Monsieur le commissaire, il y a une personne qui a téléphoné plusieurs fois, son nom est Margot Marvel, elle dit qu’elle n’a pas tout dit lors de son interrogatoire au sujet de Madame Farini. Voici son numéro de portable.

Il repris sa déposition et l’appela.

– Bonjour Madame Marvel, c’est le commissaire Trifolini, vous m’avez appelé ce matin ?

– Oui, mais je préfèrerais vous voir car je suis déjà au travail et je ne peux pas parler.

– Quand terminez-vous ?

– A 15 heures.

– Venez me voir après.

Le témoin principal n’apportait aucun alibi au suspect mis en garde à vue. Entre vingt trois heures et sept heures du matin il avait toute l’amplitude pour faire un mauvais coup.

Il venait de recevoir un nouveau compte rendu de l’autopsie où l’heure de l’étouffement était mentionnée. Quatre heures du matin. Maintenant Baptiste, le fils, doit s’expliquer sur sa nuit passée sans son copain.

Il demanda qu’on le ramène dans son bureau.

– Alors, Baptiste, qu’as-tu fait la nuit du jeudi entre onze heures du soir et sept heures du matin ?

– Je vous l’ai dit, j’ai passé la soirée avec mon ami Chedid Khedim.

– Il était à ta place tout à l’heure et ce n’est pas ce qu’il m’a dit. Vous vous êtes quittes à onze heures après un verre au Charly’s et il n’a pas dormi chez lui mais chez sa copine. Qu’est-ce que tu as fait après le départ de Khedim ?

– Je suis resté au Charly’s et après je suis rentré dormir.

– A quelle heure ?

– A deux heures du matin.

– Tu es ressorti après ?

– Non, pourquoi ?

– On t’a vu rentrer à quatre heures et demi chez ton copain.

– Non, c’était pas moi, vous n’avez pas le droit de m’accuser comme ça pour rien. Je veux un avocat.

– Pour l’instant tu restes là. Il appela un agent pour le ramener en cellule. Il protesta et se mit à vociférer des obscénités. Son vrai caractère se révélait.

Après un déjeuner tardif mais rapide chez Jo, un bistrot à côté du poste où toute la brigade aimait aller car le propriétaire était un ancien garde du corps d’hommes politiques, il regarda sa montre qui affichait que c’était l’heure du rendez-vous avec Madame Marvel. Apportera-t-elle la clé de l’énigme ?

– Bonjour Madame Marvel. Elle avait dû marcher assez vite car on apercevait quelques perles de sueurs le long de ses tempes. Son surpoids devait accentuait la transpiration.

– Bonjour Monsieur le commissaire. J’ai préféré venir vous voir car je ne veux pas que ma patronne soit au courant.

– Au courant de quoi ?

– Et bien voilà. Le fils de Madame Farini, Baptiste, m’a téléphoné la veille de son décès et m’a suppliée de lui donner le code de la porte de derrière qui donne accès au rez-de-chaussée de la résidence. Il voulait voir sa mère à tout prix car il ne l’avait pas embrassé depuis la mort de son père, sa soeur ne voulait pas qu’il vienne. Cette situation je la connais trop bien car chez moi on est tous fâchés. Et puis un fils qui veut voir sa mère, cela m’était impossible de refuser. Je ne veux pas que ma patronne le sache car je risque le licenciement et je suis seule pour subvenir à mes besoins.

– Donc, vous avez donné le code ? Où exactement se trouve cette porte ?

– Oui, la porte accède directement aux cuisines et lorsqu’il y a des livraisons ça évite de faire passer la nourriture dans les couloirs.

– Cela veut dire qu’il n’y a pas de clé ?

– Oui, par sécurité.

– Je vous remercie Madame Marvel, votre témoignage va être un des éléments clés pour rechercher le meurtrier de Madame Farini.

Margot était soulagée d’avoir pu dire ce qu’elle savait mais en quittant le commissariat elle n’était pas fière d’avoir été aussi faible avec Baptiste. Il l’avait tellement implorée au téléphone qu’elle avait senti une violence grandissant en lui. Sa soeur lui avait dit que c’était un caractériel impulsif.

– Brigadier, ramènez-moi le fils de Madame Farini.

L’interrogatoire repris.

– Tu connais Margot, de la maison de retraite qui apporte le goûter à ta mère ?

– Non, je ne vois pas qui c’est.

– Ah bon. Pourtant tu lui a téléphoné jeudi ?

– Ah oui, Margot, elle est très sympa avec maman, je voulais qu’elle me donne des nouvelles puisque ma soeur s’y oppose.

– Tu voulais des nouvelles, c’est tout, tu ne lui a pas demandé un code, par hasard ?

– Non. C’était pour qu’elle me parle de maman.

– Tu te fous de ma gueule, là. Tu lui as demandé le code

– De quel code vous parlez ?

Le commissaire se leva brutalement et lui donna un coup violent sur l’arrière de la tête et appela deux agents.

– Je vais te dire ce que tu as fait.

– Tu as quitté le Charly’s pensant, en préméditant ton coup, que ton pote serait ton alibi. Effectivement, tu es rentré mais pas pour longtemps car à trois heures du matin tu as commencé à roder autour des Heures Tranquilles. Tu savais parfaitement où était la chambre de ta mère, au rez-de-chaussée, où se trouve l’économat pour le stockage des denrées alimentaires dont l’accès se fait par une porte qui n’ouvre qu’avec un code. Tu as demandé ce code à Margot par téléphone en lui racontant que tu voulais voir ta mère car ta soeur te l’interdisait. Une fois le code composé, tu pouvais tranquillement sans être vu entrer dans sa chambre et commettre ton horrible crime sans qu’elle se réveille car par chance pour toi, l’infirmier lui avait donné un somnifère ce soir là. Allongée et sans défense, tu as pris son oreiller et tu lui a plaqué contre le visage jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus. Ca s’appelle un homicide volontaire par étouffement et ça va chercher dans les trente ans. Les juges en décideront mais je peux te dire qu’ils ne te feront pas de cadeau.

Maintenant tu vas signer ta déposition. Tu as un avocat ou bien ou bien un sera nommé d’office ?

– De toute façon j’ai pas un flèche sauf l’héritage de ma mère car j’ai rien fait.

– Tu expliqueras tout ça au juge d’instruction et pourquoi tu l’as tuée. C’est bien toi qui l’a tuée ?

A ce moment précis il se sentit traqué et inversement à sa violence innée il commença à parler de ses démons d’une voix claire d’où sortaient des mots qui semblaient ne pas lui appartenir.

– Je ne voulais pas la tuer mais en la voyant allongée sur son lit mes plus détestables souvenirs de jeunesse remontaient comme des relents de puanteurs. J’ai essayé de les chasser en m’aspergeant la figure d’eau dans la salle de bain, mais dans ma tête tout prenait forme comme si j’étais dans le film de ma vie. Je me revoyais enfant chez mon grand-père corse qui m’arrachait mon doudou dès que je voulais le mettre contre moi. Mes parents s’étaient débarrassés de moi et ma sœur était restée avec eux. C’est même pas ma vraie sœur, c’est ma demi-sœur. Ma mère ne me l’a jamais dit, je l’ai appris par mon père un jour où il me frappait alors que j’étais rentré à la maison en état d’overdose. Elle essayait de nous séparer et il s’est effondré, c’était sa première crise cardiaque. Les pompiers sont arrivés, l’ont emmené. Je suis restée dans l’appartement et elle hurlait que c’était de ma faute, que je l’avais tué, qu’elle ne pouvait plus me supporter, qu’elle regrettait de m’avoir mis au monde malgré l’avortement qu’elle tenta, seule, dans sa cuisine.
Le lendemain, après une nuit de sommeil aliénante, sans attendre de petit-déjeuner, elle me demanda de prendre un bain car j’étais crasseux après deux jours de virée dans les quartiers les plus sordides de la ville. J’avais dix-sept ans. Elle entra dans la salle de bains et commença à me laver avec trop de douceur, ce qui contrastait de la veille. Elle me demanda si je l’aimais toujours tout en me caressant comme un enfant et doucement comme une amante. Je la laissais faire jusqu’à me faire l’amour. Les secousses de ma jouissance me plongèrent dans les abysses les plus profonds. Ce jour là elle brisa ma vie d’homme.

Monsieur le commissaire, je suis sûre que vous pouvez me comprendre maintenant. Je ne voulais pas tuer cette vieille femme mais cette mère qui m’avait détruite il y a plus de quarante ans.

Le commissaire demanda de le ramener en cellule en attendant son transfert à la prison de la Santé.

Il rentra chez lui où mimi l’attendait. Elle saurait lui faire oublier la cruauté des hommes.

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