Mode d’emploi pour saborder son voyage de noces – Humour

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Une fois l’élu de son cœur enfin rencontré, après plusieurs années de presque célibat, Juliette, petite trentaine aux yeux noisettes bien ronds, corps de femme affirmé, mais pas trop, se décidait à dire oui pour la vie à Gabriel. Blond aux yeux bleus, dégageant une gentillesse naturelle et très attentif aux autres par simple éducation. Même lorsque le verre de sa belle est plein, avant de se resservir il demandera s’il doit le remplir. Tout le monde l’aimait.

Un mariage ça se prépare et la mère de Gabriel, très bourgeoise car elle n’imaginait pas qu’il existât autre chose, tenait absolument à lancer les préparatifs puisque, comme elle chérissait le dire en utilisant cinquante mille mots inutiles “tous mes enfants se sont mariés à la maison”, ce qui signifiait qu’après la célébration religieuse les invités se rendraient chez elle. Le père admiratif laissait faire mais aiderait le moment venu.

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Le cliché mariage est associé au voyage de noces dont rêvent les amoureux qui se voient déjà atterrir sur la piste de Papeete, Nouméa, Kuala Lumpur ou encore à l’ouest dans une des îles de la mer des Antilles ou à San Francisco. Ne jamais oublier que ceci est tout d’abord une image d’Epinal qui pour certains deviendra réalité et pour d’autres, vingt ou trente ans plus tard, la restera.

Quand on épouse un garçon de trente ans, on se marie aussi avec ses potes et leur femme. Petit dernier de la bande à marier, Gabriel est pris sous les ailes de ses camarades, trop nombreuses, qui ne pensent qu’à une chose faire la fête en oubliant que ce sont les noces de leur meilleur copain. En vérité, toute la petite compagnie pensait qu’il serait resté célibataire, ce qui était pratique car toujours libre pour l’un ou l’autre, parrain idéal car sans enfant, mais aussi pour que les maîtresses de maison atteignent le nombre pair à table si une célibataire, copine du couple, était en visite.

Lorsque Juliette fit leur connaissance, personne ne lui posa de questions. Ils parlaient entre eux de tout ce qu’ils avaient partagé ensemble. Aucune petite place pour la nouvelle arrivée. De temps en temps, son amoureux lui adressait un regard empli d’excuses mais cela durait deux secondes pour retourner aux joyeuses conversations auxquelles elle ne pouvait décidément pas participer. Puis vint un débat sur la destination du voyage de noces. Elle pourrait enfin s’exprimer. Pris à parti, Gabriel acquiesçait un peu trop souvent sur un projet de voyage en bateau tous ensemble. Juliette lança plusieurs œillades pour qu’il lui explique ce qui se tramait. Rien n’y faisait. Elle décida de se retirer dans sa tête tout en offrant un visage aimable et paisible des plus hypocrites. Rôle qu’elle connaissait parfaitement depuis qu’elle avait rencontré sa future belle famille élargie au complet pour ne pas fuir et perdre son amoureux à jamais.

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Le mariage était dans deux jours. Les parents de Juliette étaient arrivés et elle se devait de s’occuper d’eux car la mère vivait dans une sorte de panique perpétuelle de peur des autres. Le père la surveillait. Le nombre d’invités par famille en montrait la puissance. Elle en avait très peu, en exagérant légèrement une douzaine face à une bonne centaine du côté de son fiancé. Les règles s’établissaient d’elles-mêmes. Beaucoup d’invités veut dire je suis le chef, plutôt la chef, et Louisette, la mère de Gabriel, avait l’habitude de diriger tout son petit monde avec brio. C’était son quatrième mariage à la maison, répétait-elle à qui voulait bien l’entendre.

La cérémonie fut un succès, les photos beaucoup moins, car par économie, les invités chargés de la délicate tâche, mitraillèrent à tord et à travers, tout et n’importe quoi, sans originalité ce qui se traduisit par des milliers de clichés avec des flous non voulus, des têtes tournées, des bouches ouvertes pleine de nourriture ou des gestes peu élégants parfois. A la réception Madame la Chef jouait à la dame de la Côte, dans une robe longue écru à volants style “c’est moi la reine de la fête”. D’ailleurs, Juliette qui l’avait accompagnée pour la rassurer de son choix n’avait pas osé dire que ce n’était pas elle qui se mariait et que cette robe longue était un fashion faux pas comme lui aurait dit aujourd’hui Cristina des Reines du Shopping.

Quant à la mère de Juliette, habillée comme pour aller à la plage dans une robe longue de petite cotonnade bon marché de couleur turquoise, elle s’était recroquevillée sur elle-même effrayée de voir autant de belles femmes bijoutées et élégantes. Le père, lui, buvait non stop à la santé des mariés avec les boit-sans-soif qui bien évidemment n’appartiennent à aucun clan !

Quelques jours plus tard, la discussion sur le voyage de noces put reprendre mais cette fois-ci en tête à tête, sans amis influents.

Juliette, effarée, appris que tout était déjà prêt. Le départ en bateau serait dans quatre jours, avec au total huit personnes à bord. Plusieurs des amis de son mari savaient naviguer. Elle comprit dès lors que le navire serait un voilier et non un yacht avec cabines luxueuses pour tous et tout le personnel à disposition. La déception fut si grande qu’elle décida de ne rien dire, toute expression cachée derrière ses lunettes de soleil hyper lookées. La nuit venue, les talents de son mari lui firent oublier sa tristesse pour un moment. Le lendemain elle demanda qui allait participer à leur voyage de noces. Bien, murmura t-elle.

La fête était finie. Bien finie.

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Gabriel entraîna sa dulcinée dans un magasin de sport pour l’achat d’un ciré bon marché, c’est-à-dire sans forme et immonde. Une jeune mariée adore être la plus laide possible, c’est bien connu. Elle hurla que jamais elle ne porterait ça. Le vendeur surpris osa lui demander pourquoi ?

– Vous voulez en connaître la raison ? Et bien, je pars en voyage de noces avec tous les amis de mon mari, ici présent, sur un mini voilier pour un bonheur absolu d’être les uns sur les autres, sans intimité mais dieu soit loué avec votre ciré merdique en cadeau.

– Je suis désolé, bredouilla-t-il, en regardant le marié.

– Et moi donc, en lui balançant en pleine poire l’objet de la discorde.

Elle quitta le magasin. Pris un bus pour rentrer chez eux en se disant qu’elle n’avait plus de chez elle, à elle, et de se marier à trente ans c’était une vraie galère car la docilité n’avait jamais fait partie de son vocabulaire.

Le bus lui offrit un moment de liberté absolu, au point d’afficher un visage avenant et heureux. Rentrer ensemble en voiture aurait été un cauchemar, espace clos, la gueule en prime.

Par chance Juliette ne savait pas bouder alors que Gabriel était un champion du monde en la matière. L’humiliation dans le magasin ne passait pas. Elle comprenait parfaitement son ressenti et réfléchit à un scénario pour sortir de cette impasse après deux jours de mariage. Elle décida d’appeler sa belle-mère, chose qu’elle ne faisait presque jamais, pour reparler du mariage et la flatter sur ses talents de maîtresse de cérémonie, et tout, et tout, en essayant de ne pas trop en faire quand même. Puis lui passerait son fils. Le stratagème porta ses fruits et la discussion entre les époux put reprendre. Le soir, amoureux comme jamais, Gabriel sortit d’un sac le ciré qu’il avait acheté, le même, mais en trouvant tous les mots caressants que les femmes aiment entendre.

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– Allô

– Salut Gabriel, c’est Eric. Pour le bateau tout est prêt, il ne reste qu’une chose à faire pour Juliette, c’est de préparer un repas pour huit qu’on emmènera. Si possible un plat mijoté car ça se conserve mieux. On le mangera le premier soir.

– Ok. Sinon as-tu fais la liste des autres courses ?

– Oui. On y va demain matin avec Ludo. Pour la glace on la prendra au dernier moment sur le quai. Ils vendent des pains qu’on débitera nous-mêmes avec le pic à glace.

– A quelle heure on part du port de Saint Raphaël ?

– Le rendez-vous avec le proprio du bateau est à neuf heures. J’y serai et les autres arriveront avant onze heures pour un départ en mer à treize heures.

– A demain alors.

Juliette essayait de capter la conversation au travers des réponses de Gabriel. Le mot clé qu’elle reteint fut “plat cuisiné”. Rien de méchant, il y avait un traiteur en bas de l’immeuble.

– Tu as entendu j’ai eu Eric il m’a donné quelques infos pour le départ.

– Oui, j’ai vaguement écouté. Je dois passer chez le traiteur, c’est ça ?

– Quel traiteur ?

– Et bien le plat cuisiné pour huit.

Gabriel était perplexe. Jamais il n’avait été question de traiteur. C’était à sa femme de préparer un plat selon la tradition instituée entre eux depuis des années.

– Tu sais quand on part en bateau entre amis ce sont les femmes qui s’occupent de la cuisine avant l’embarquement et pendant tout le séjour. Tu peux comprendre que les mecs ont d’autres chats à fouetter car ça navigue pas tout seul un voilier. C’est une aventure de partir, c’est une première pour toi et je suis certain que tu vas devenir accroc à la voile.

– Je suis trop contente de découvrir les règles du jeu pour réussir notre voyage de noces.

Elle avait envie de faire de l’esprit mais le cœur n’y était pas réellement. Elle décida de se rendre à la librairie pour acheter un livre à lire pendant les vacances. Des milliers d’ouvrages sur les rayonnages à cette époque de l’année étaient annotés de “léger, amusant, idéal pour la plage, à lire en amoureux” etc. Mais son problème était de ne pas savoir lire pour rien. Elle reconnut le livre de Marilyn French, cette new-yorkaise féministe dont l’œuvre “women’s room” (toilettes pour femmes) était un incontournable de la littérature des années 70. Traduit dans une vingtaine de langues, plus de vingt millions d’exemplaires écoulés. Le récit était celui de femmes qui décidèrent de changer leur rôle d’épouse en inventant une nouvelle indépendance, tout en étant une femme mariée.

Le jour J arriva enfin. Bagages, plat mijoté, sacs à provisions à ras bord, cannes à pêche pour Gabriel, tout y était. Un bazar de romanichels. Juliette était souriante, son livre d’un demi kilo sous le bras.

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– Bonjour. vous êtes déjà installés, dit-elle en voyant Marianne, la femme d’Eric, une brune assez grande, bien balancée, dont la chevelure faisait son attrait car pour la sympathie c’était raté. Elle ne répondit pas comme à son habitude. Une vraie connasse.

– Salut Juliette, répondit Eric en sortant la tête du carré (nom donné pour dire salon) un sourire des plus accueillant. Ca y est c’est le grand jour ? Ca va tu n’as pas trop peur ?

– Pas vraiment. Vous êtes tous des marins m’a dit Gabriel. Ce qu’elle pensait était tout autre, notamment que sa connasse de femme qui ne disait pas bonjour allait faire partie du voyage.

Gabriel s’affairait et s’occupait de tout. Il avait intérêt à ce que la pilule ne soit pas trop dure à avaler.

On pouvait larguer les amarres, le ravitaillement d’eau avait été fait et les pains de glace rangés où il fallait. Il y avait des provisions de partout. Un vrai bordel sur les étagères et les casiers qui entouraient le carré. Huit passagers entassés sur un voilier de douze mètres, même si c’est un Dufour avec trois cabines, le challenge sera de ne pas se faire piétiner par son voisin.

Le cliché du voilier est de naviguer dans un silence absolu grâce à sa voilure gonflée par le vent. Fini les pétarades de moteurs qui saccagent nos oreilles tout au long de l’année.

Les éléments naturels décidèrent d’être libres comme l’air, surtout pour faire partir le bateau vers la Corse. Aucun vent. Gabriel enclencha le moteur et ses teufs-teufs faisaient rire la joyeuse clique, sauf Juliette qui en avait déjà marre. Elle entendait autour d’elle chacun raconter son histoire de voilier à moteur.

Alors qu’on apercevait encore la cathédrale bicolore de Saint Raphaël, les femmes se déshabillaient à la hâte pour se faire bronzer. Observant tout cela du coin de l’œil Juliette s’assit enveloppée au maximum avec un bob vissé sur la tête car sa bête noire était le soleil. Pas de bol quand on part en mer, le soleil est présent tout azimut et il n’y a pas d’ombre sauf à l’intérieur. Après une heure de moteur, elle se replia dans sa cabine transformée en étuve, et regarda son livre tout en entendant les voix à l’extérieur.

– C’est super, on est parti et la mer est belle. A qu’elle heure on boit le pastis ?

– Tu exagères de déjà penser à boire.

C’était les voix de Xavier et de Monique sa femme. Ils adoraient le bateau et partaient tous les ans avec les autres. Elle était accroc au soleil, son accent méridionale lui donnait un côté Pagnol que la femme d’Eric aimait rendre ridicule. Sans malice, elle ne répliquait à aucune des moqueries de la connasse de service.

La fin de journée se dessinait et les hommes entre eux établissaient un programme de navigation pendant que la gente féminine préparait le fameux apéro. L’écrivaine féministe de Juliette aurait aimé y participer.

– Marie-Claire, passe moi les serviettes en papier, s’il te plait. Grâce à ses longs bras, elle était la plus grande de toutes, elle atteignait le placard coulissant sans effort. Blonde décolorée, peu souriante, un visage aux traits marqués malgré ses trente ans, elle ne donnait pas envie de s’y frotter. Faisant connaissance, Juliette afficha son sourire habituel d’hypocrite sans dire un mot en regardant Ludo, le mari, encore moins sympathique par son côté arrogant de donneur de leçons sur tout et n’importe quoi. Il s’adressa à Gabriel.

– Alors, ça y est tu es marié, tu as mis le temps ! Juliette a déjà fait de la voile ?

– Pas vraiment. Il se rapprocha d’elle pour confirmer que c’était sa femme. Tu l’avais déjà rencontrée ?

– A un dîner chez Eric et Marianne, l’hiver dernier, me semble-t-il. Je ne me souviens pas très bien.

Juliette continua à sourire en espérant que le supplice des présentations cesse. Elle se souvenait parfaitement de ce dîner de gens prétentieux. C’était à celui qui la ramenait le plus. Il est certain qu’à ce jeu Gabriel n’était pas mal non plus bien qu’il soit la modestie même avec d’autres personnes, mais il ne voulait pas être de reste vis-à-vis des gens qui se la jouaient.

A ce moment précis elle se dit qu’elle détenait sa galerie de portraits pour son voyage de noces. Son mari avait tapé fort. Maintenant il fallait faire avec, sans se prendre le chou. Autre exercice scabreux pour ne pas ruer dans les brancards.

Le dîner terminé dont le plat principal était le bœuf mijoté de Juliette, les hommes décidèrent de celui qui prendrait le premier quart. Elle écoutait attentivement pour découvrir le langage de la marine. Pas de chance, Gabriel serait de quart. La responsabilité du bateau lui incombait, pas celle de sa jeune épouse mariée depuis 4 jours.

Pendant toutes les discussions masculines, les femmes papotaient sans rien faire de particulier. Le bordel de la table après un repas de huit personnes ne bougeait pas et Juliette se demandait qui allait s’y mettre. Comme Gabriel l’avait briefée qu’eux, les mecs, avaient assez à faire avec les manœuvres, elle se doutait qu’ils n’en feraient pas une rame. Aucun rôle n’avait été distribué pour la répartition des tâches chiantes.

A ce moment, elle réalisa qu’il y aurait deux catégories de nanas. Les feignasses et les actives. Le premier soir permet d’identifier tout ce petit monde. Une heure plus tard, la table dégueulasse attendait d’être débarrassée et nettoyée pour après la plier et créer l’espace nuit. En tant que jeune mariée en voyage de noces, elle se dit que cela ne la concernait pas et alla se coucher en se forçant à claironner une bonne nuit tout en feignant un bonheur absolu d’être là.

Installée dans la plus belle cabine attribuée par le groupe aux jeunes mariés elle comprit qu’il fallait tout faire en rampant. Ses affaires et celles de Gabriel se trouvaient dans les mini casiers autour de la mini couche, en fait c’était le royaume des lilliputiens. Une envie de graver au couteau son premier jour de galère l’envahit, comme les prisonniers dans leur cellule et s’abstint.

Gabriel la rejoignit dans la nuit, une fois son quart terminé, en grande forme, c’est connu que l’air de la mer vivifie, mais l’accueil de sa femme lui fit renoncer à toute tentation. Il s’endormit.

Petit matin en pleine mer, une immensité constata Juliette. Etant matinale, elle aimait savourer le calme avant tout le monde. Personne ne bougeait. Dans le carré il fallait enjamber des tas de vêtements, serviettes, pour arriver à sortir. Gabriel récupérait. Assise dans le cockpit, elle se demandait pourquoi elle lui avait dit oui. L’homme lui plaisait au-dessus de tout, mais ce voyage la faisait douter car elle ne se reconnaissait pas dans tous ces gens.

L’heure du petit déjeuner sonna. Des têtes émergeaient. La catégorie feignasse ne bougeait pas un cil attendant que les choses se fassent d’elles même. Juliette décida de mettre la main à la pâte de concert avec Monique dont la voix chantante rendait heureux de bon matin. Pains, viennoiserie, gâteaux industriels, chocolat chaud, café, thé. Tout y était. Sauf Gabriel. Elle alla le réveiller.

– Alors c’était bien dans la cabine, brailla Marianne d’un ton goguenard lorsqu’il fit surface. Ca y est tu as eu ta nuit de voyage de noces, continua-t-elle en appuyant son regard sur les autres pour faire rire l’assemblée. Tout le monde rigolait et avait bien raison car des voyages de noces à huit confinés dans 12 m c’était plutôt rare.

– J’avais mon quart, je vous signale.

Sa femme ressortit son sourire d’hypocrite puissance dix et continua à préparer la table du petit-déjeuner sur laquelle on devinait des restes de nourriture collés de la veille.

La bonne humeur y était, les blagues à deux balles discountées à – 50 % aussi. N’est ce pas cela les vacances entre copains. Est-ce cela un voyage de noces  ?

Juliette s’appliquait à observer les camarades de son époux et par magie comme devant un miroir déformant, la promiscuité les transformait en psychopathes, pauvres d’esprit, bornés, crétins, prétentieux. Rien ne lui échappait. Elle ne se sentait pas supérieure mais après deux jours ensemble elle avait envie de se jeter à l’eau pour rejoindre la rive et enfin se sentir libre. Réalisant que cela n’était pas possible, elle prit son petit-déjeuner avec un sentiment de renoncement de soi.

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La navigation c’est génial si on participe aux manœuvre. Une petite brise s’était levée et les voiles se gonflaient. Juliette apprit à se servir d’un winch après avoir reçu mille recommandations pour ne pas le laisser choir à jamais dans la méditerranée. De tours de manivelle, en tours de manivelle, ses lunettes solaires de vue hyper tendance, donc cher, glissaient au fur et à mesure le long de son petit nez. Elle n’osa pas lâcher le précieux engin et les vit soudain tomber à l’eau. Sans rien dire, attendant la fin des manœuvres, elle continua sa tâche en pensant que plus jamais de sa vie elle ne mettrait les pieds sur un bateau. L’humeur plombée de Juliette allait retentir sur la suite du voyage de noces. Gabriel ne voyait rien de ce qui se tramait.

Dès que les opérations furent terminées, elle se réfugia dans sa cabine-étuve et se jeta sur la littérature féministe de Marylin French. Plus elle lisait, plus elle se sentait proche d’elle et loin de ces femmes qui partageaient son voyage de noces. Juliette s’enivrait des mots de l’écrivaine dont l’intelligence faisait croire à ses lectrices qu’elles pouvaient aussi l’être. Elle en oublia l’incident des lunettes. Une deuxième paires moins sophistiquées se trouvaient dans son sac. La chaleur aidant, elle s’endormit.

Personne ne remarqua son absence, ni Gabriel qui avait décidé de pêcher à quelques dizaines de mètres au large du Dufour en s’embarquant sur un petit pneumatique, qu’on appelle l’annexe. Il avait amené tout son attirail et ses amis moqueurs à souhait raillaient qu’il préférait la pêche à sa femme.

L’heure du déjeuner approchant, Juliette se réveilla d’une humeur massacrante. Elle ouvrit un des mini-casiers, prit un T-shirt propre sentant l’humidité à plein nez car sur un bateau la moiteur et le moisi font partie du voyage. Elle qui aurait tant aimer pouvoir se sentir belle, bichonnée, parfumée, habillée, enfilant ses talons achetés pour l’after, telle une amoureuse en vacances qu’on amène au restaurant branché sur un de ces ports dont les reportages télévisés nous bassinent tout l’été. Que nenni. Il est midi. Elle se pointe dans le carré et pète un plomb.

La table du petit déjeuner était restée tel quel. Des bols souillés, des miettes, des couteaux plein de beurre et confiture, des serviettes en papier froissées et sales, des restes de nourriture, des paquets de gâteaux industriels éventrés, des coquilles d’œufs, des pots de yaourts vides, des briques de lait ouverts, une poêle pleine de gras de cuisson de bacon, image d’un sauve-qui-peut.

Une révolte contenue depuis le choix du voyage de noces éclata, Juliette prit un seau, rafla tout ce qui était sur la table, sortit comme une aliénée et balança l’ensemble à la mer en criant “ça y est le petit-déjeuner est rangé” puis courut se réfugier dans sa cabine de merde baptisée par les autres chambre nuptiale.

Eric fut le premier à voir la scène de delirium et plongea pour essayer de récupérer la vaisselle du bateau. Marianne et Marie-Claire n’arrêtaient pas de dire “mais elle est malade” tout en agitant les bras pour que Gabriel revienne sur le champ avec ou sans poissons. La douce Monique essayait timidement de dire que chacun doit débarrasser son bol quand c’est fini. Aussitôt Marianne, la connasse qui ne pouvait pas blairer la pauvre Juliette car elle lui avait pris son fidèle et dévoué Gabriel, objecta que c’était les vacances et qu’on n’était pas là pour s’emmerder et que si elle n’était pas capable de comprendre ça, elle n’avait qu’à rester chez elle.

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Les amis de Gabriel exerçaient la même profession d’ingénieur car ils s’étaient rencontrés à Lyon pendant leurs études à Centrale. De nombreuses vacances ensemble et les mariages des uns et des autres avaient soudé leur amitié, Gabriel étant le dernier à trouver la femme de sa vie. Quant à Juliette, elle avait joui d’une vie de bohême à l’étranger pendant plusieurs années avant de s’installer à Nice où elle continua à vivre en jeune femme libre.

Enfin le bateau pneumatique dont les cannes à pêche envahissaient tout l’espace se rapprochait avec à bord un jeune marié qui ne comprenait pas le pourquoi de tous ces signaux d’alerte, dignes du temps des pirates. A peine monté à bord, les femmes se ruèrent sur lui tellement avides de raconter ce qui s’était passé mais heureusement il préféra demander où elle était pour la rejoindre.

Il découvrit sa belle alanguit, en paréo sans rien dessous, avec des mignonnettes de vodka vides autour d’elle et d’autres pleines, qu’elle récupérait dans les avions. Il demanda ce qui s’était passé et d’un œil trop brillant répondit tout en ouvrant son voile qu’il était temps qu’il s’occupât d’elle. Elle était ivre la chaleur accentuant l’effet de l’alcool. Ne voulant pas affronter les railleries des autres il resta un moment le temps qu’elle s’endormit. Etait-ce une bonne idée ce voyage de noces ? Pour la première fois il se posa la question.

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La première escale en vue fut le port de Macinaggio, célèbre en 1761 car assiégé par Pascal Paoli. La Corse possédait deux grands hommes, au nord Pascal Paoli et au Sud Napoléon, évidemment les nordistes sont pour Pascal et les sudistes pour Bonaparte.

Ouf se disait Gabriel tout en enlaçant sa bien-aimée. L’incident de la veille était clos, il fallait faire bonne figure et continuer le voyage. Juliette débordait de bonheur car la terre ferme signifiait la liberté de faire ce que l’on veut sans toutes ces tronches autour d’elle. Son projet était d’atteindre Bastia et de rentrer en avion seule. C’était mal connaître son mari.
Toute la joyeuse troupe était prête à aller prendre une douche réservée aux usagers du port avec de l’eau douce à gogo. Le rendez-vous était dans une heure sur le quai afin de choisir un restaurant pour le dîner.

Gabriel ne lâchait pas sa femme d’une semelle sentant qu’il y avait anguille sous roche. La dispute latente étouffée à bord se déclencha sur la plage.

– Je ne veux plus monter à bord, pétarada Juliette, par peur de ne pas avoir le temps de finir sa phrase.

– Et pourquoi donc, mes amis ne te conviennent pas ?

– Si, répondit-elle d’un ton plus contenue.

Elle n’osait pas dire ce qu’elle avait sur le cœur, cet étouffement, la promiscuité, le manque d’ombre, l’anarchie à bord, la connasse de service qu’elle ne supportait plus, l’autre qui faisait toujours la gueule, les discussions politiques de la petite clique de droite qui n’en finissait pas de massacrer les cons de gauche. Evidemment Juliette qui avait vendu l’Humanité et lu Pif le chien dans son enfance grâce à son tonton préférait dissimuler son côté faucille et marteau pour ne pas se faire lyncher. D’ailleurs, plus jeune et pleine de convictions, avant la chute du Mur, elle avait postuler pour travailler en Allemagne de l’Est.

– Je ne suis pas assez présent, c’est ça ?

– Oui. Tu pars à la pêche et je reste seule avec les autres et je ne sais pas quoi dire.

– Ecoute, nous allons faire autrement. Tu viendras avec moi sur le bateau pneumatique.

– Ouf, je suis soulagée. Je t’aime quand tu trouves des solutions.

Elle n’avait rien avoué de peur de lui faire de la peine car ses amis de toujours faisaient partie de sa vie. Les cinq jours restant devraient bien se passer en y mettant de la bonne volonté.

“Doumé” nous attendait pour dîner. A peine arrivés, le patron du restaurant, dont l’accent corse ne trahissait pas ses origines, remis deux cartes pour huit prétextant qu’il fallait partager. Il semblait affairer alors que la terrasse était vide mais en regardant de plus près une grande table était réservée. En bordure de celle-ci se trouvait un podium et une sono.

– Vous avez bien choisi dit Monique en lançant des œillades à Eric toujours souriant quoiqu’il arrive mais surtout beau mec ressemblant à un acteur hollywoodien.

– C’est moi qui ai choisi, s’empressa de répondre sa femme, car le patron m’a dit qu’il avait hâte de me revoir. Toujours aussi conne se dit Juliette.

Xavier s’assit le premier pour être face à la mer et sa femme l’imita. Marianne accapara Gabriel qui se laissa faire sans penser une seconde qu’il était marié depuis moins d’une semaine. Ludo-je-sais-tout prit place à côté de Marie-Claire ainsi la malheureuse Juliette dînera les yeux dans les yeux avec Ludo dont la gueule donnait envie d’aller se flinguer pour en arrêter le supplice, chose facile en Corse car les armes font partie du quotidien, pas seulement pour la chasse aux sangliers qui ouvre le 15 Août, mais aussi pour régler les comptes si les affaires ne se passent comme on veut.

Un repas de merde racontera Juliette beaucoup plus tard à une amie car au yeux de tous elle n’existait pas. L’essentiel des conversations tournaient une fois encore sur ce qu’ils avaient fait ou pas ensemble, critiquant des amis communs, souvent avec méchanceté, à se demander comment tout ce petit monde pouvait se fréquenter. Les oreilles devaient siffler. Les quatre mecs travaillant dans le BTP abordèrent leurs problèmes de boulot liés aux énormes chantiers dont ils avaient la charge, tels que la construction de gares souterraines, de ponts suspendus selon le modèle de Millau, de barrages. Pour les femmes, à part Monique, les trois autres se gargarisaient de connaître les personnalités politiques de leur ville. Etre invitées à des dîners offerts par la municipalité signifiaient qu’elles étaient dans le cercle très fermé des élus.

Juliette offrait un regard d’une niaiserie déconcertante, ce qui lui permettait de ne pas être dérangée dans ses rêveries de retour à la maison.

– Que faisons-nous demain matin demanda le séduisant Eric ? Il avait endossé le rôle de capitaine depuis le départ de Saint Raphaël.

– Oh, non, rien, répondit lourdement sa femme. On a même pas le temps de bronzer. On reste dans une crique.

– Son mari ne tenait jamais compte de ce qu’elle disait. Il répondait d’une voix désespérée de l’avoir épousée “Marianne, tu peux pas te taire” et elle levait les yeux au ciel, en faisant la quenelle dès qu’il tournait le dos.

– On devrait naviguer vers Porto-Vecchio enchaîna Xavier, dont le bronzage parfait de bellâtre italien le faisait ressembler à une pub de parfum pour hommes.

– Très belle destination. On regardera la carte tout à l’heure. Approximativement on devrait naviguer cinq heures. En larguant les amarres à 8 heures demain matin, en s’arrêtant dans une crique pour déjeuner, on devrait être bon pour une arrivée tranquille. On doit réserver une place au port au plus tôt car on arrive dans le bling-bling de la Corse.

Ludo qui était un habitué de Porto-Vecchio s’empressa de raconter qu’avec sa femme ils avaient été invités par Rocca Serra, le maire de l’époque, et que pour lui les corses étaient tous des amis. Marianne, dans la foulée, qui ne vivait qu’au travers des gens connus se sentit obligée de parler de son amie Josepha qui avait une maison en Corse et que lorsqu’elle y était toutes les autorités du village venaient prendre l’apéro.

Le dîner se terminait sur une note musicale dans une ambiance des plus torrides car la table réservées avait accueilli des souteneurs et leurs gagne-pain, des créatures plus belles les unes que les autres, aux décolletés dévastateurs et mini short mettant en valeur des jambes bronzées et longues à n’en plus finir grâce à des talons de dix centimètres. Eric n’en croyait pas ses yeux et ne voulait plus partir. La musique corse devenait envoûtante et les corps s’excitaient. Il était temps de rejoindre le bateau.

Gabriel fit oublier à Juliette ses envies de fuir dans un silence absolu car les parois des voiliers étaient ultra-fines.

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Toute la vaisselle jetée par dessus bord manquait au petit-déjeuner et de leur cabine les jeunes mariés pouvaient entendre les commentaires du pétage de plomb de la veille. Juliette préféra se taire et la lâcheté de Gabriel décida d’un motus bouche cousue tout en sachant qu’il y avait un avant et un après de la folie furieuse de sa femme. Ils décidèrent de rejoindre les autres.

– Tu veux un café mon Gabriel demanda Marianne en mettant sa poitrine débordant de son maillot sous son nez ? Tu sais il faut le prendre dans un verre car il n’y a plus de tasses, ta femme les a jetées hier quand tu pêchais.

– Merci Marianne. Je me débrouillerai. Où sont les autres ?

– Eric qui était en train de regarder la carte expliqua que les autres garçons étaient allés chercher un pain de glace car le gars ouvrait tôt le matin, avant sept heures.

– Tu as fait le point pour aller à Porto-Vecchio ?

– Je termine. Il faut cinq heures. J ai contacté la capitainerie on a une place de réservée un peu loin, mais c’est une chance de l’avoir.

Juliette se taisait et regardait Marianne avec un petit sourire en coin qui en disait long. Elle prit une tasse de thé et un canistrelli qu’elle avait acheté la veille, puis rangea son petit-déjeuner avant de rejoindre sa cabine refuge pour la journée car c’était décidé on ne la verrait plus sauf pour se baigner et s’alimenter.

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Le voilier glissait à une allure jamais atteinte depuis le départ, environ 12 nœuds. Le bleu profond de la méditerranée faisait imaginer des fonds marins inquiétants. Les baignades au large ne ravissaient pas toujours les peureux par manque de visibilité. Les garçons toujours plus téméraires aidaient les filles à surmonter leurs angoisses. Les journées au soleil enchantaient les inconditionnelles du bronzage et Juliette après le bain retournait à ses lectures à l’abri des rayons brûlants.

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La question obsédante qui occupait tout son esprit se résumait en une phrase. Etait-elle asociale ? Elle n’en avait jamais eu l’impression avant ce voyage. Pendant une dizaine d’années c’est seule qu’elle géra sa vie entre l’étranger et la France rencontrant de vrais personnages de tout milieu, souvent excentriques, passant des nuits interminables à écouter leurs délires aidés par l’alcool, la fumette et la musique. La plupart étaient déséquilibrés et instables dans leur vie amoureuse. Tout le contraire de ce que Gabriel lui offrait et qui l’avait tant séduite.
Pour continuer sa réflexion, elle se dit que probablement l’étroitesse d’un bateau rétrécit les esprits et amplifie les tocs, tics, travers, manies de chacun . Les Marianne, Marie-Claire, Eric, Xavier, Monique et Ludo étaient les amis de Gabriel non les siens, à savoir à son image.

Porto-Vecchio, la cité saline de la Corse était en vue. Elle put enfin sortir de son antre, heureuse d’avoir fait le point avec elle-même et prête à prendre son avion de retour en accord avec son amoureux pour éviter un divorce prématuré. Son départ était pour le lendemain matin, un car desservait le minuscule aéroport.

Son dernier dîner à bord fut le meilleur car la cage était ouverte, riant de tout et de rien, buvant trop de rosé et balançant quelques vannes aussi pourries que son voyage de noces. Son mari n’arrivait même plus à la canaliser et la tira hors de portée de ses chers amis afin d’éviter qu’il ne se fâchât avec tout le monde.

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– Au revoir, ma chérie, je suis triste de te voir partir comme ça, seule.

– Ne t’inquiète pas, tu rentres samedi, je serai sur le quai à t’attendre.

– Tu ne m’en veux pas ? J’avoue que l’idée du bateau était pourrie. Je te promets qu’on se fera un voyage que tous les deux et tu choisiras la destination.

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– Allô, Emilie, c’est Juliette. Je suis à Porto Vecchio. Ca y est c’est fait, je me suis évadée et j’arrive à 12h30 à l’aéroport de Nice.

– Super, je viens te chercher. Gabriel ne t’en voulait pas trop de partir avant la fin ?

– Je dirai que non. Il a tous ses copains, copines et ils l’adorent. En vérité, je me demande s’ils ne regrettent pas qu’il se soit marié, et peut-être ont-ils œuvré pour saborder notre voyage de noces pour qu’il redevienne célibataire ?

Les deux amies riaient tellement au téléphone que Juliette faillit rater son avion.

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