Amères noces de diamants – Drame familial

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Nouvelle primée par les éditions Mille Plumes en 2015

 

Ses beaux yeux bruns jaunis témoignent un profond désenchantement. Il vient de fêter ses 84 ans et regarde sa femme de quatre ans son aînée. Installée dans un fauteuil roulant elle ne partage plus le domicile conjugal. Ils sont assis côte à côte dans une petite chambre parfaitement propre aux odeurs de détergent qu’elle occupe depuis quelques années dans la maison de retraite à côté de chez lui. Il avait pourtant essayé de la garder avec lui jurant de son vivant qu’elle n’irait pas dans une institution, mais une maltraitance verbale grandissait de jour en jour et leur fille demanda au médecin de faire le nécessaire pour éviter un drame du grand âge.

Elle s’exprime peu. Son cerveau atteint d’une dégénérescence cérébrale ne réagit que lorsqu’il faut la toucher pour accomplir les gestes quotidiens d’hygiène, ne supportant aucun contact physique. La vue d’une main qui s’avance vers elle déclenche une raideur de son corps accompagnée de cris.

Lui, est petit, peu souriant portant une moustache, cheveux blancs, épais et drus, coiffés en arrière avec une raie sur le côté droit.

Chaque jour, après sa sieste, il va la voir. C’était comme une sorte de rituel ou plutôt un châtiment qu’il s’affligeait pour oublier ses mauvais choix.

Il se souvient que tout commença au début des années cinquante à Paris, alors tout jeune, dix huit ans au plus, et qu’il rejetait l’autorité paternelle. Son père pour le faire obéir, le frappait avec sa ceinture, laissant sur son maillot de corps des traces de sang. En corse obstiné et dur il aimait dire à son fils qu’ici c’était lui qui commandait et non le résidu de fausse couche qu’il était. La mère se taisait.

Ces parents peu aimant travaillaient la nuit. Ainsi, il en profitait pour faire le mur et aller au bal où il devenait un dieu de la valse musette. Son retour à la maison était calculé avec minutie pour ne pas être découvert.

En 1950 il rencontra une femme rousse aux yeux verts, à l’allure émancipée, assez belle et élancée grâce aux talons vertigineux qu’elle portait. Elle ondulait son corps avec sensualité au son de l’accordéon. Puis pendant des heures et des jours, collés l’un contre l’autre ils exécutaient des figures de tango, rumba, valse, paso-doble.

C’est ainsi qu’il découvrit l’amour physique sans condition de mariage, ce qui était très rare à cette époque là. Les jeunes filles bien élevées ne couchaient pas. Un temps, il crut qu’elle n’était qu’une fille attendant des récompenses. Mais non.

Il en tomba amoureux. Elle était fille-mère d’une petite fille de 2 ans placée en famille d’accueil dès sa naissance, qu’elle voyait rarement, préférant s’enivrer sur le parquet du dancing. Lorsque sa fille eut six ans, elle épousa son danseur, en décembre. Aucun parent des deux côtés n’était présent. Le père corse prononça une seule phrase en regardant méchamment son fils « tu la veux, mais n’oublie pas que celui qui casse les œufs en mange l’omelette ».

Il n’aime pas revenir sur son passé et surtout pas fêter ses noces de diamants avec celle qui partagea toute sa vie. Les soixante années d’existence qu’ils passèrent ensemble lui rappellent trop de conflits qui se transformèrent année après année en amertume, rancœur, regrets et culpabilité car de leur union naquit un fils unique, qu’ils n’ont pas été capables d’élever et de protéger. Après l’avoir confié quelques années dès l’âge de 2 ans à la famille corse insensible et sans amour, celui-ci s’enferma dans un mutisme absolu, pathologie appelée plus tard autisme. A son retour, ils ne supportèrent pas de le voir ainsi. Le déni s’ancra profondément dans leur esprit et une honte vis-à-vis du reste de la famille s’installa plus fort que l’envie de l’aider. Bien entendu tout le monde voyait qu’il avait un comportement anormal. Dès qu’il eut dix huit ans mais avec un mental de douze à peine, ils prièrent qu’une gentille petite femme l’épouse pour pouvoir s’en débarrasser au plus vite.

Il s’était réfugié dans la drogue dès l’âge de quinze ans et c’est en allant voir son dealer, au coin d’une rue parisienne à l’abri des regards, qu’il rencontra une grande brune d’une vingtaine d’années aux yeux volontaires mais paumée, sortant d’une famille d’accueil dont le mari abusait d’elle. Elle était illettrée, ne consommait aucune substance illicite, parlait avec difficulté mais avait du bon sens. Voyant ce jeune homme désœuvré, elle décida de l’aider.

Ce fut une aubaine pour les parents de voir enfin leur fils avec une fille et décidèrent immédiatement d’organiser le mariage. Deux enfants naquirent de leur union, dont un très handicapé qui disparut le jour de ses dix-huit ans, sans qu’aucune recherche ne soit entreprise. C’était une bouche de moins à nourrir.

Ce qui était prévisible arriva, le couple bancal se détériora après plusieurs années de précarité, de violence et de désordre psychologique.

Les parents honteux d’avoir un tel fils, restèrent dans le déni, et accusèrent leur belle-fille de tous les vices et maux possibles. Ils décidèrent qu’il devait divorcer pour que cette femme ne soit plus une entrave à son essor et envoyèrent sur le champ une grosse somme pour payer un avocat. Malheureusement il dépensa l’argent en virées nocturnes, alcool et drogue. Ils ne supportèrent pas de voir une telle déchéance sans pouvoir incriminer les autres car il était devenu le seul responsable de ses actes.

Evidemment le pire se préparait. Réclamant sans cesse de l’argent pour vivre des nuits de débauche, il se retrouva rapidement à la rue. Le sexe faisant partie de ses excès, il vivait souvent des situations sordides où la seule façon de s’en sortir était de se prostituer pour payer ses dettes.

Aujourd’hui, assis à côté de sa femme qui ne réagit plus du tout, le vieux père ressasse cette histoire lourde comme un portement de croix. Il lui tient la main sans prononcer un seul mot. Il a compris qu’il vivrait jusqu’à sa mort avec son passé sans pouvoir réparer ses erreurs.
Son déni a fait place à la culpabilité qui coule à flot à l’intérieur de ses veines.

Il est déjà quatre heures de l’après midi et la maison de retraite est assez calme. A ce moment là, leur fille entra dans la chambre.

Belle soixantaine, peu maquillée, elle avait décidé de laisser ses cheveux naturellement argentés, mi-longs, dans un style coiffé-décoiffé très réussi.
Il disait « ma fille » mais elle ne l’était. Elle l’apprit à l’âge de vingt ans lorsque sa mère, seule avec elle, lui balança la vérité sans aucun ménagement en la priant froidement de continuer à vivre comme si elle ne savait rien. Ce qu’elle fit. Un an plus tard elle quittait la maison familiale.

Bonjour, dit-elle d’une voix de devoir « je viens de payer pour maman les frais annexes ». Son père la regarda et préférant le silence, mit son blouson, embrassa sa femme plusieurs fois et quitta la pièce. Elle prit le linge à laver de sa mère pour éviter une dépense supplémentaire car elle devait aider financièrement son père. Elle poussa le fauteuil roulant de celle qui lui avait donné la vie jusqu’à la salle commune où étaient installés, comme chaque après-midi, les autres pensionnaires, tous dans un état de dépendance très avancé, resta un moment puis s’en alla remplie de tristesse.

Elle rentra d’un pas rapide chez elle pour retrouver son mari qui l’attendait avec impatience. Ce soir ils allaient célébrer leurs noces de rubis pour fêter leurs trente cinq ans de vie heureuse et d’amour entourés de leurs enfants, petits-enfants et amis.

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